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CELLULES
DE CRISES
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dope
PASSANTE 6 — un revolver dans la bouche. — Chichmefaiechplochezlaerelchavourmori
WISSMAN Vous dites ?
PASSANTE 6 Je dis : Si je me faisais exploser la cervelle ça vous ferait moins
rire ! Vous seriez bien emmerdée ! Ah ! Ah ! Dans votre cabinet. Sacrée pub !
WISSMAN Je n’ai pas besoin de publicité. Vous êtes ridicule.
PASSANTE 6 — Elle pointe le revolver en direction de la psychologue. — Je vais venir
jusqu’à vous. Vous, vous allez dans le coin, bien sagement. Quelque chose me dit
que, dans vos poches, sous un dossier, je vais trouver ce que je suis venue chercher.
WISSMAN — La psychologue pointe un revolver sur la patiente. — Quelque chose
me dit que si vous faites un pas, un seul petit pas de souris dans ma direction, je vous
confie au ciel.
PASSANTE 6 Une boîte. Rien qu’une boîte.
WISSMAN Dehors !
FIN
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genèse
GENÈSE
Cette série de XVII scènes était à l’origine destinée
à un festival de théâtre dont certains spectacles
avaient lieu sur l’espace urbain.
Dans « Cellules de crise », les spectateurs
s’installaient dans l’une ou l’autre des cabanes
de chantier, selon des horaires affichés sur les portes.
Les murs des cabanes étaient couverts de dessins.
L ’aménagement était sommaire. Au fond, un bureau
et un siège. À l’entrée, un porte-manteau et un siège.
Entre ces deux installations, les bancs des spectateurs.
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l ’argument
L’ ARGUMENT
Imaginons que, dans une ville construite sur le modèle des villes actuelles,
et à une époque proche de la nôtre, on ait installé sur les places, dans les parcs
et les squares, des cubes ou des rectangles sans fenêtre, type cabanes de chantier.
Et qu’à l’intérieur de ces prétendues cabanes, des psychologues soient à la disposi-
tion de la population.
Imaginons aussi que ce soit le fait d’une vie ultra trop trépidante et d’une adminis-
tration oppressante que ces cellules d’urgence, parfois salutaires, ont été souhai-
tées par le gouverneur de la ville et ses conseillers ventripotents. Ceci afin que tout
citoyen en crise trouve, dans les plus brefs délais, un espace de décompression.
Ainsi, le quidam a le loisir de consulter un spécialiste sans rendez-vous, anonyme-
ment et en toute gratuité. Seule modalité, il doit réaliser un dessin qu’il remettra
au professionnel de santé avant la consultation.
Collette Wissman et Pierre-Jean Caroussel sont deux des psychologues réguliers
de cette ville dont on ignore le nom. C’est à l’intérieur de leurs cabanes que
les scènes suivantes se déroulent.
Aucune chronologie ou ordre établi dans l’enchaînement des scènes. De même,
les deux psychologues sont interchangeables.
« Cellules de crise » est une pièce enregistrée au répertoire
de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques
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dope
PASSANTE 6 On me l’a dit.
WISSMAN Qui vous l’a dit ?
PASSANTE 6 – On me l’a dit.
WISSMAN C’est faux.
PASSANTE 6 J’ai des économies, des titres, des devises, de l’argenterie.
Vous voyez, je ne suis pas venu sans argument.
WISSMAN Que voulez-vous que ça me fasse ?
PASSANTE 6 Je connais du monde. Je pourrais parler en votre faveur. Je suis
une personne reconnue.
WISSMAN Méfiez-vous. La reconnaissance, par les temps qui courent,
ça va… ça vient.
PASSANTE 6 Écoutez. J’ai besoin de ces médicaments. Je suis réellement
malade, vous savez.
WISSMAN Nous le sommes tous.
PASSANTE 6 Allez, qu’est-ce qui vous ferait plaisir. Allez-y, dites n’importe
quoi, ce qui vous passe par la tête, je ne sais pas moi, même un truc dingue.
Je vous l’offre.
WISSMAN Sortez d’ici.
PASSANTE 6 Vous en avez. J’en suis sûre.
WISSMAN Sortez d’ici.
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dope
DOPE
PASSANTE 6 J’ai besoin de… certains médicaments. À cause de… mon stress,
l’angoisse… Tout ça, quoi.
COLETTE WISSMANN Nous avons stoppé la fabrication de ces médicaments
le mois dernier.
PASSANTE 6 Je sais, mais…
WISSMAN La distribution aussi. Cela va de soi.
PASSANTE 6 Je sais.
WISSMAN C’est sans appel.
PASSANTE 6 À ce qu’il parait.
WISSMAN Ce n’est pas une rumeur. C’est une loi.
PASSANTE 6 Je peux payer.
WISSMAN Vous voulez payer quelque chose qui n’existe plus ?
PASSANTE 6 Je peux donner de ma personne.
WISSMAN Disons que je n’ai rien entendu.
PASSANTE 6 On dit que vous auriez encore quelques boîtes en votre possession.
On dit que vous auriez une sorte de réserve… Plus ou moins personnelle.
WISSMAN On raconte beaucoup de choses.
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introduction
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introduction
INTRODUCTION
PIERRE-JEAN CAROUSSEL — Regarde le dessin que vient de lui remettre la passante. —
C’est funeste.
PASSANTE 1 Je sais. C’est un de ces moments où la terre fait comme si elle
sortait du ventre d’un monstre.
CAROUSSEL Une annonce impertinente. Un désordre. Et tout est dans votre
tête, vous le savez.
PASSANTE 1 J’ai des insomnies et des tourments. J’arrive à croire que je suis
dans une sorte de délire conscient. C’est la brume tout autour de moi. Les autres
me paraissent vitreux, crasseux. Je hais les homards, les langoustes, les vipères
marines, les tasses ébréchées, les oreillers à plumes, les guêpières des strip-
teaseuses, les oranges amères, les barquettes de frites, les tailleurs mal taillés,
les hommes mariés, les soucoupes volantes, les astres fuyants, les livres trop bien
rangés. Surtout les livres trop bien rangés. Je m’en méfie.
CAROUSSEL Vous vous en méfiez ?
PASSANTE 1 Oui, je préfère m’en méfier parce que l’ordre me fait peur.
Au même titre que la symphonie des soupapes. Vous connaissez la symphonie des
soupapes ? Une œuvre majeure parait-il. Que « tout le monde se doit de connaître ».
Ce qui est majeur, enfin, considéré comme majeur, tout le monde doit le connaître
n’est-ce pas ? Chacun se doit d’être un puits de science. Un puits sans fond et sans
couleur. Il y a tant de choses à savoir que je ne sais pas.
CAROUSSEL C’est important ?
PASSANTE 1 Oui. Non. Si on ne sait pas ce que l’on devrait savoir, cela fait
de nous un ignorant. L ’ignorance est une maladie, c’est évident. Je n’ai pas envie
de me sentir malade. C’est pour cela que je dois savoir.
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dope
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nain
CAROUSSEL Donc, vous subissez.
PASSANTE 5 Voilà. Je subis. Et vous aussi. Tous. Tous.
— Elle sort et continue de scander « tous… tous ». —
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introduction
CAROUSSEL À quand remonte notre dernière conversation mademoiselle ?
PASSANTE 1 La semaine avant la semaine dernière.
CAROUSSEL Il y a deux semaines donc.
PASSANTE 1 Déjà ?
CAROUSSEL Que s’est-il passé durant ces deux dernières semaines ?
PASSANTE 1 J’ai eu des maux de ventre le matin à cause de mon réveil.
J’attends qu’il sonne, le deuxième réveil.
CAROUSSEL Vous avez donc deux réveils ?
PASSANTE 1 Oui, deux.
CAROUSSEL Un ne suffit pas ?
PASSANTE 1 Le premier sonne et m’annonce que le deuxième va bientôt
sonner. Et qu’il sera temps que je me lève. C’est une sécurité. J’aime la sécurité.
J’aime être en sécurité.
CAROUSSEL Et pourtant cela vous provoque des maux de ventre.
PASSANTE 1 Je ne comprends pas. Ça ne devrait pas.
CAROUSSEL Vous angoissez à l’idée que le premier ne sonne pas ?
PASSANTE 1 J’ai peur du blâme. Arriver en retard au travail c’est le blâme
assuré. C’est être assurément blâmé. Le blâme en lui-même n’est rien, ce n’est qu’un
bout de papier avec votre nom dessus, le tampon de l’administration et la signature
d’un contrôleur.
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introduction
CAROUSSEL Alors tout va bien.
PASSANTE 1 Le blâme est ensuite photocopié et distribué dans chaque bu –
reau, placardé sur chaque porte, chaque vitre. Il est publié dans la carte des menus
à la cafétéria. Vous ne pouvez plus faire un pas sans que l’on ne fasse une allusion
à votre nouvelle situation. Certains à avoir reçu un blâme sont morts de honte.
Je suis morte de peur à l’idée de mourir de honte.
CAROUSSEL Ça se tient. Revenons à votre dessin, voulez-vous.
PASSANTE 1 Quel dessin ?
CAROUSSEL Celui que vous m’avez apporté.
PASSANTE 1 Je ne vous ai rien apporté. Je ne vois pas où vous voulez en venir,
je suis désolée. Vous devez faire erreur.
CAROUSSEL Nous n’avons pas terminé.
PASSANTE 1 Je dois aller chercher les enfants à l’école.
CAROUSSEL Vous n’avez pas encore d’enfants mademoiselle.
PASSANTE 1 Je le sais mieux que vous quand même. Trois petits blondi-
nets qui aiment les bisous de leur maman. S’ils ne me voient pas ils vont paniquer.
Vous ne voudriez pas que mes petits blondinets paniquent.
CAROUSSEL Non, bien sûr.
PASSANTE 1 Donc, vous reconnaissez que j’ai des enfants.
CAROUSSEL Disons que pour aujourd’hui, oui, je veux bien admettre que vous
ayez des enfants. Si cela peut arranger votre sortie… précipitée.
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nain
PASSANTE 5 Entre quoi ? Une liasse de poèmes et des sorciers en poly styrène ?
Entre des pics verts et les forces de l’ordre ? Bien sûr que j’ai fait des rapproche-
ments. Bien sûr qu’ils existent. Je sais parfaitement qui ils sont. Je travaille avec,
je vis avec, je les croise dans mon immeuble, je les vois dans les journaux…
CAROUSSEL De votre point de vue, il s’agit d’un rêve ou d’un cauchemar ?
PASSANTE 5 De mon point de vue : C’est un enfer. Depuis bientôt un an, je fais
le même rêve. Tout est à l’identique et je ne peux rien y changer.
CAROUSSEL Au moins vous savez à quoi vous attendre.
PASSANTE 5 J’ai un nain à grosse moustache qui, toutes les nuits, vient uriner
sur ma jambe après avoir déchiré le bas de ma robe. Et je ne peux rien y changer.
Rien. J’aimerais au moins qu’il urine plus loin.
CAROUSSEL Avez-vous essayé de lui parler ? Il ne sait peut-être pas que ce
qu’il fait est mal. Il pense vous faire plaisir.
PASSANTE 5 Ah.
CAROUSSEL Et dans votre vie. Essayez vous de modifier le cours des choses ?
De ne plus endurer ce qui vous dérange ?
De ne plus être la victime de celui-ci ou de celle-là ?
PASSANTE 5 Mes journées se ressemblent. Mes nuits se ressemblent.
Que voulez-vous que j’y fasse ?
CAROUSSEL Réagissez.
PASSANTE 5 C’est impossible. Vous le savez comme moi.
Dans cette ville, si on bouge le petit doigt, on vous le prend et on vous le met dans le…
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nain
NAIN
PASSANTE 5 Le vent de l’est, je le swing. Pafff ! Quarante mètres, au bas mot.
Et là, clop, clop, clop, une liasse de poèmes qui tombe du ciel. Qu’est-ce que
je vais pouvoir faire avec tant de poèmes ? Scrutch, scrutch. Ensuite, je fixe la langue
sur le palais et je schtrumble, comme à la piscine quand j’étais petite.
Aussitôt, on fait venir les forces de l’ordre. Tutut ! Tutut ! Cric crac aïe ça pince coup
de semelle dans le bas du dos hop hop monte là-dedans bonjour monsieur boum fait
la châtaigne ouah des étoiles bloum tout mon corps qui s’écrase K.O dodo.
J’ouvre une portinette oups rien. Je ne tombe pas longtemps. Ffffou toc. Et les pics
verts applaudissent. Les valises aussi. La forêt tergiverse. Il y a des sorciers en poly-
styrène. Ding dong dingue c’est l’heure du match. Je cours il pleut à l’envers je perds
une chaussure elle s’envole je perds un bras boum le mur dans la tête. Plus rien.
Une tomate une salade un œuf viennent dans mon panier ting ting ça coûte un bil-
let je fais mon marché un nain à grosse moustache me déchire le bas de ma robe
Oh il urine sur ma jambe. Bing un coup de maillet sur son crâne ouin ouin il pleure
il meurt. Aussitôt, on fait venir les forces de l’ordre. Tutut ! Tutut ! Cric crac ça pince
coup de semelle dans le bas du dos hop hop monte là-dedans bonjour monsieur
boum fait la châtaigne ouah des étoiles bloum tout mon corps qui s’écrase K.O dodo.
CAROUSSEL Toutes les nuits ?
PASSANTE 5 Sans exception. Et lorsque j’ouvre les yeux, le réveil indique 4h30.
CAROUSSEL Sans exception ?
PASSANTE 5 Sans exception.
CAROUSSEL Vous avez tenté de faire des rapprochements ?
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introduction
PASSANTE 1 Je serais bien restée. Vous êtes sympathique, vraiment.
Vous n’en avez pas l’air et pourtant vous l’êtes. Vous êtes surprenant. J’aime qu’on
me surprenne… Nue sous la douche. Je vais chercher les enfants.
CAROUSSEL Nous reprenons un rendez-vous ? Vous devez poursuivre le tra-
vail. Ne perdez pas confiance, vous avancez.
PASSANTE 1 — Elle est debout et pleure. Je ne sais plus très bien ce que je dois faire.
CAROUSSEL Revenez dès que vous en sentez le besoin.
PASSANTE 1 Si je m’écoute, j’en ai tout le temps besoin.
CAROUSSEL Chacun doit jouer son rôle, vous le savez. Nul n’y échappe.
Prenez le bon côté des choses.
PASSANTE 1 Le bon côté des choses… Le bon côté des choses…
Le bon côté des choses…
CAROUSSEL Oui. Le bon côté des choses.
— La passante sort. —
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chef
CHEF
LE CHEF Voilà. Je suis un chef. J’ai démarré p’tit chef. C’est-à-dire obscur,
exigeant, maniaque, insupportable, phallocrate, névrosé, mesquin, parfois méchant.
Un vrai méchant qui fait mal. Et un jour, ou était-ce une nuit, lors d’une réunion fon-
damentale, un comité de grands chefs expérimentés m’a nommé chef. Moi. Je ne me
souviens pas exactement comment les choses se sont produites, ce qui est sûr est que
cet évènement a bouleversé le cours de ma vie de p’tit chef et j’ai été en quelque sorte
forcé de prendre en marche le train qui passait devant moi. Je serais bien resté sur
le quai à le regarder ce train, ce qui correspond davantage à mon tempérament.
Mais voilà, on m’a délibérément poussé. Par chance la porte d’un compartiment était
ouverte et un chef déjà bien installé m’a soulevé par la cravate et m’a jeté sur le premier
siège venu. Je n’ai pas même eu le temps de regarder s’éloigner le quai où une tribu
de p’tits chefs, mes collègues de l’époque, se tournaient les pouces en sirotant un café.
Vous avez déjà essayé de vous tourner les pouces en sirotant un café ? Ce n’est pas
si facile. Ça demande une certaine technique.
Bref, depuis cette histoire de train, je suis devenu chef. J’ai sous mes ordres, sous
ma responsabilité serait-il plus raffiné de dire, un certain nombre de p’tits chefs. Tous
plus méchants, mesquins, névrosés, phallocrates, insupportables, maniaques, exi-
geants et obscurs les uns que les autres.
PIERRE-JEAN CAROUSSEL Et ?
LE CHEF C’est tout.
CAROUSSEL Vous êtes à l’aise dans votre nouvel habit ?
LE CHEF Je ne comprends pas.
CAROUSSEL Votre nouvelle situation vous convient-elle ?
LE CHEF À vrai dire je ne sais pas. J’attends que vous me guidiez.
C’est là votre affaire, non ?
sébastien barberon
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poème
PROMENEUSE 2 Mais non, enfin.
PROMENEUSE 1 C’est comme ça, je me sens morveuse. Merci madame.
— Les promeneuses sortent. —
WISSMAN La vache !
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poème
C’est pas assez deux heures d’culbute
J’veux en r’croquer j’veux en r’bâfrer
Allez les gars v’nez dans ma hutte
C’est à qui la ptite quéquette qui sort du bois
C’est à qui la ptite zézette qui n’a pas froid
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
C’que c’est bon l’amour
Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
C’que c’est bon la bourre
Vas-y monsieur claque moi la fesse
J’aime ça c’est bon Ô oui encore
Vas-y monsieur ça presse ça presse
Prends moi partout je sens que ça mord
C’est à qui la ptite quéquette qui sort du bois
C’est à qui la ptite zézette qui n’a pas froid
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
C’que c’est bon l’amour
Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
C’que c’est bon la bourre
La bourre ! La bourre ! La bourre ! La bourre !
— Elles s’arrêtent, haletantes. —
PROMENEUSE 2 Merci.
PROMENEUSE 1 Oui, merci.
PROMENEUSE 2 Viens. On ne peut pas l’ennuyer plus longtemps.
PROMENEUSE 1 Merci encore. Je me sens morveuse.
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chef
CAROUSSEL Voyons… Prenez-vous des substituts ? Dormez-vous à heure fixe ?
Pas de maux de tête ? Pas d’idée noire ? Pas de signe de nervosité ? Pas d’absence ?
Pas de mal de dos ? Alors je ne vois rien qui jette le trouble sur votre condition.
Vous semblez à votre place.
LE CHEF Ah ! J’ai apporté des dessins. Avec ma situation j’ai tout
mon temps pour dessiner. Je me dis que, peut-être, vous pourriez les interpréter.
Repérer si quelque chose en moi ne tournait pas rond. Le motif se répète, je n’ai pas
beaucoup d’idées.
CAROUSSEL Ce sont des soleils, c’est bien ça ?
LE CHEF Tout à fait.
CAROUSSEL Je prendrai un moment pour les étudier. À première vue, tout
me paraît signe d’une grande positivité.
LE CHEF Si vous le dîtes, alors je suis rassuré.
CAROUSSEL Tant mieux.
LE CHEF Je me sens bien ici. C’est calme.
On dirait que le temps s’est arrêté.
CAROUSSEL Ce n’est pas le cas. D’autres personnes attendent.
Elles attendent que vous sortiez pour me rendre visite.
LE CHEF Oui, je comprends. C’est à chacun son tour, n’est-ce pas.
C’est tout à fait normal. Ces autres personnes dessinent-elles des soleils aussi ?
CAROUSSEL Rarement.
LE CHEF C’est navrant.
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p 13
chef
CAROUSSEL Je trouve aussi.
LE CHEF C’est beau le soleil.
CAROUSSEL Bonne journée.
LE CHEF Répondez-moi franchement. Est-ce que c’est parce que je suis
chef que je dessine des soleils ?
CAROUSSEL Vous insinuez par-là que si vous étiez simple ouvrier, vous dessi-
neriez des nuages, des ciels noirs, des éclairs… Ce genre de choses ?
LE CHEF Oui, par exemple.
CAROUSSEL Et bien, dans votre cas, je dirais que non. Cela dit, je peux me
tromper. Revenez me voir quand vous ne serez plus chef.
LE CHEF À bientôt alors.
sébastien barberon
p 52
poème
— Elles se regardent, hésitantes, puis prennent une inspiration commune.
Elles chantent alors à tue-tête et sans aucune retenue un poème de leur composition. Elles exultent. —
PROMENEUSE 1 ET PROMENEUSE 2 C’est à qui la ptite quéquette qui sort du bois ?
C’est à qui la ptite zézette qui n’a pas froid ?
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
C’que c’est bon l’amour
Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
C’que c’est bon la bourre
J’ai des envies je comprends pas
Je me sens toute choooose
J’ai des rêveries je comprends pas
Faut qu’elles éclooooosent
C’est à qui la ptite quéquette qui sort du bois ?
C’est à qui la ptite zézette qui n’a pas froid ?
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
C’que c’est bon l’amour
Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
C’que c’est bon la bourre
Alors j’ y vais ni une ni deux
Tétons pointés et cul à l’air
J’en prends deux jeunes et pis un vieux
T’vas voir un peu comme j’vais m’les faire
C’est à qui la ptite quéquette qui sort du bois
C’est à qui la ptite zézette qui n’a pas froid
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
C’que c’est bon l’amour
Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
C’que c’est bon la bourre
V’la qu’j’me sens pas bien rassasiée
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p 51
poème
POÈME
PROMENEUSE 1 Vous écoutez parfois ce que les autres n’acceptent pas d’en-
tendre, n’est-ce pas ?
COLLETTE WISSMANN C’est juste.
PROMENEUSE 2 Vous promettez de ne pas nous mettre dehors ?
WISSMAN Ce n’est pas le genre de la maison.
PROMENEUSE 1 Donc, nous sommes en sécurité avec vous, n’est-ce pas ?
WISSMAN Absolument.
PROMENEUSE 1 Alors vous serez compréhensive. Parce-que vous êtes une profes-
sionnelle. Une bonne professionnelle.
WISSMAN En tout cas, j’essaie.
PROMENEUSE 2 On peut s’en remettre à elle. Sois confiante.
PROMENEUSE 1 D’accord. Si tu le dis, c’est d’accord.
PROMENEUSE 2 C’est bon pour nous, tu sais.
PROMENEUSE 1 J’ai hâte, maintenant.
PROMENEUSE 2 Les murs n’ont pas d’oreille, par ici ?
WISSMAN Vous préférez écrire, peut-être ?
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inutilité
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inutilité
INUTILITÉ
PASSANT 1 Constat premier : Je ne sers à rien. Constat second : D’autres que
moi seraient accablés de ne servir à rien. Pas moi. Constat troisième : Je suis soulagé.
Moi qui, longtemps, ai cherché à quoi je pouvais servir, et n’ai jamais trouvé
de réponse, je suis soulagé de savoir que je ne sers à rien. Je ne perds plus de temps
à percer le mystère de mon utilité. Je suis inutile et c’est bien ainsi. Constat
quatrième : Étrangement, depuis que je sais que je ne sers à rien, mes journées sont
débordantes d’activités. Je ne m’ennuie pas un seul instant. Constat cinquième :
Je me sens détendu. Personne n’attend rien de moi. Et moi non plus, soit dit
au passage. Tenez. Je vous ai apporté ceci. Une page blanche, sans dessin.
De sorte que vous n’aurez pas à l’accrocher. J’aurais pu ne rien vous apporter
mais je connais la règle.
COLETTE WISSMANN Comment êtes-vous sûr que vous ne servez à rien ?
PASSANT 1 On me l’a dit.
WISSMAN Et vous y avez cru ?
PASSANT 1 Sur le coup, non. Je n’y ai pas prêté attention.
Mais le lendemain on me l’a dit à nouveau.
WISSMAN La même personne ?
PASSANT 1 Oui. Et cela s’est répété les jours suivants.
WISSMAN Vous n’avez pas tenté de faire opposition à ce que cette « per-
sonne » vous disait ?
PASSANT 1 C’était mon supérieur. Il avait ses raisons. J’imagine qu’elles de-
vaient être bonnes. Je me suis dit : « Il connait son affaire, il est sûr de lui. Il me connait
bien. Pourquoi dirait-il quelque chose qui n’est pas vrai. »
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poème
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délation
L ’EMPLOYÉE Vous ne les connaissez pas. Avec un nom, ils sont capables de tout.
L ’EMPLOYÉ Ce sont de grands malades.
WISSMAN Je ne devrais pas mais…
— Elle hésite, puis écrit rapidement sur un papier qu’elle lui tend. —
WISSMAN Est-ce que c’est celui-ci, votre nom ?
L ’EMPLOYÉ — abasourdi. Oui.
WISSMAN Une note de service, ce matin. Nous avons reçu des consignes…
À votre sujet.
L ’EMPLOYÉ — sous le choc. Quelles consignes ?!
WISSMAN Je ne peux rien vous dire. Je vous rends votre dessin. Partez.
Aucune trace. Vous n’êtes jamais venu me voir.
— L ’employé sort précipitamment. —
L ’EMPLOYÉE Sans rire, que va-t-il lui arriver ?
WISSMAN Des bricoles j’imagine. Mademoiselle, en donnant son nom, vous
avez fait une sacrée boulette. Un cachou ?
— L ’employée sort précipitamment. —
sébastien barberon
p 16
inutilité
WISSMAN Et vous n’avez pas pensé que votre supérieur pouvait faire erreur ?
PASSANT 1 C’est mon supérieur.
WISSMAN Aujourd’hui encore ?
PASSANT 1 Non. Il m’a remplacé, cela va sans dire.
WISSMAN Cela va sans dire. Bien… Et qu’attendez-vous de notre entretien ?
PASSANT 1 J’ai pris goût à mon inutilité. Et je voudrais que vous m’aidiez
à devenir invisible.
WISSMAN Soyez tout à fait rassuré. Les effets de votre inutilité vont vous
conduire à une disparition progressive. D’abord aux yeux des autres, ensuite à vos
propres yeux. Voyez, je n’ai pas d’aide à vous apporter.
PASSANT 1 Dame Nature a tout prévu.
WISSMAN Adieu.
PASSANT 1 Adieu.
cellules de crise
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manque d’air
MANQUE D’AIR
PASSANTE 2 Je ne peux pas rester très longtemps. Je… comment dire… Je…
Je suis pressée je crois… Hum. J’ai fait une liste. Pour ne pas oublier, vous com-
prenez. Je suis tête en l’air. Je suis obligée de faire des listes un peu pour tout,
vous comprenez. Mon planning de la journée, mes courses, mes repas, mes amis…
Je dois ordonner les choses, sinon je me perds, vous comprenez. Tout va très vite,
vous ne trouvez pas ? Je veux dire… la vie, le jour, la nuit, les gens, l’argent…
Heureusement certaines de ces choses sont fixes, comme les jours de la semaine,
toujours dans le même ordre. Il suffit de les connaître une bonne fois pour toute
et le tour est joué. Et les heures sont divisées en 24 parties identiques. Quand
on a compris ça, on est bien loti, vous comprenez.
Je ne la retrouve pas. Je l’ai mise tout à l’heure dans la poche de ma… Oh non !
Je me suis changée. J’ai changé de tenue pour venir vous voir. Ma liste est restée
dans la poche de ma veste. La grise. Je retourne la chercher. Quelle heure est-il ?
COLETTE WISSMANN Qu’y avait-il sur votre liste ?
PASSANTE 2 Des notes, des mots clés, des repères, tout un tas de choses.
Ce que je devais vous dire et que j’avais pris soin de noter durant la semaine jusqu’à
aujourd’hui. Tout est dessus. Tout est sur cette liste. Je reviens…
WISSMAN Fermez les yeux. Respirez. Lentement. Concentrez-vous.
Faites appel à votre mémoire.
PASSANTE 2 Je n’aurais pas dû venir…
WISSMAN Ne vous en faites pas. Vous êtes à votre place, ici.
Gardez les yeux fermés.
PASSANTE 2 Et je respire calmement.
WISSMAN Ce temps-là est à vous. Pour vous. C’est votre temps.
sébastien barberon
p 48
délation
L ’EMPLOYÉ Ils font toujours ça. On le sait tous. Tu le sais. Je le sais.
Qui ne le sait pas ! Pourquoi mon nom ?!! Pourquoi mon foutu nom ?!!
WISSMAN Elle l’a dit. Elle vous aime bien.
L ’EMPLOYÉE Le service dans lequel nous travaillons est très efficace.
L ’EMPLOYÉ C’est un service d’excellence.
L ’EMPLOYÉE Il marche trop bien et depuis trop longtemps. Ils ont trouvé
ça louche. Ils ont cru flairer un vice. Ils ont d’abord mis une taupe. Qui est rentrée
bredouille. Puis ils ont équipé nos bureaux d’appareils de surveillance. Ils n’ont
pas obtenu ce qu’ils cherchaient, évidemment, puisque notre service est irrépro-
chable. Que voulez-vous qu’ils trouvent ?
L ’EMPLOYÉ Nous sommes forts. Nous sommes très forts. Les meilleurs.
Personne ne peut nous atteindre. Personne.
L ’EMPLOYÉE On nous demande un travail irréprochable. On donne un tra-
vail irréprochable. Et alors qu’il est irréprochable, comme on nous l’a demandé,
on cherche à nous le reprocher. Comme il serait indélicat de nous reprocher un travail
irréprochable, on nous tend des pièges.
L ’EMPLOYÉ Mais nous, on ne tombe pas dans les pièges. On contourne
les pièges. On fait des pieds de nez aux pièges. On écrase les pièges.
Et on reste irréprochables.
L ’EMPLOYÉE Le lundi, ils sortent un nouveau règlement. On l’applique sans
broncher. Le mardi, ils sortent le règlement contraire à celui du lundi. On l’applique
sans broncher. On fait tout, et toujours sans broncher.
L ’EMPLOYÉ Sauf que tu t’es fait avoir. Ils t’ont eue. Et moi avec.
WISSMAN Quelle importance, si vous êtes irréprochable.
cellules de crise
p 47
délation
DÉLATION
L ’EMPLOYÉ — Hors de lui. Elle m’a dénoncé. Elle m’a dénoncé à tort. Et à présent,
de sa faute, j’ai des ennuis. De très graves ennuis. Vous n’imaginez pas les ennuis !
Et ça ne fait que commencer. Ça je peux vous le dire. Ce n’est que le début d’une
cascade d’ennuis. Ils ne vont pas me lâcher. Tels des chiens. Tels de misérables ver-
mines rampantes qui s’accrocheront à moi et ne me laisseront plus un seul instant
de repos. De sa faute. Parce qu’elle m’a dénoncé. Parce qu’elle a prononcé mon
nom. À aucun moment elle n’a admis qu’elle s’était trompée. Alors qu’elle s’est trom-
pée. Fourvoyée. Tu t’es fourvoyée, tu le sais. Je n’ai rien fait. Je n’ai jamais rien fait
qui puisse nuire ou sortir du cadre imposé. C’est contre mes principes. C’est contre
ma nature.
L ’EMPLOYÉE Je n’ai pas voulu.
L ’EMPLOYÉ « Je n’ai pas voulu, je n’ai pas voulu, je n’ai pas voulu ! ». C’est tout
ce qu’elle sait dire.
L ’EMPLOYÉE Il fallait un nom.
L ’EMPLOYÉ Et pourquoi le mien ?! Pour-quoi-le-mi-en !
COLETTE WISSMANN Pourquoi le sien ?
L ’EMPLOYÉE C’est celui qui m’est venu. Parce que je t’aime bien.
L ’EMPLOYÉ Quoi ?! Vous l’entendez ?! Elle dit m’aimer bien et c’est mon nom
qu’elle donne. Pincez-moi !
L ’EMPLOYÉE Je n’ai pas voulu. Ils… Ils m’ont d’abord accusée de négligence.
Moi. De négligence. Je leur ai résisté. Ils m’ont gardée des heures… J’étais épuisée.
Je ne savais plus ce qu’il fallait dire et ne pas dire. À la fin, ils m’ont demandé un nom.
Un nom et ils me laisseraient tranquille.
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manque d’air
PASSANTE 2 Je respire calmement. Je sais, ce temps est le mien. Je l’ai choisi.
Je comprends.
WISSMAN Tâchez de vous concentrer sur l’un des mots que vous avez inscrit…
PASSANTE 2 Sur la liste. Oui, d’accord, très bien, je comprends. Je… Je n’en
vois pas un en particulier… Je les vois tous mais comme ils bougent sans cesse,
je… Je n’arrive pas à lire un mot en entier… Seulement des morceaux de mots vous
comprenez… Je n’y arrive pas. Je ne peux pas faire ce que vous me demandez doc-
teur. C’est trop difficile. Oui je sais, je respire calmement.
WISSMAN Vous transpirez. Vous voulez un peu d’eau ?
PASSANTE 2 Le bruit me déconcentre, vous comprenez. Ça créé une sorte
de brouhaha dans ma tête. Et je… Je suis dans une très grande confusion à présent
que j’entends tous ces bruits, dehors.
WISSMAN Ces « bruits de dehors ».
En quoi provoquent-ils une très grande confusion ?
PASSANTE 2 D’abord je respire. Eh bien, ils sont continus… Je veux dire,
on y échappe pas, vous comprenez. Ensuite, ils se mélangent entre eux, si bien
qu’il est impossible de les identifier clairement. Ils ne sont plus indépendants les uns
des autres. Ils forment un amas sonore. Ils évoluent dans le même espace
et donc ils se cognent, ils s’enchevêtrent, ils changent de forme, vous comprenez…
Certains bruits du matin raisonnent encore le soir, vous saviez cela ? Les bruits sont
doués d’un certain magnétisme.
WISSMAN Qu’est-ce qui est le mieux ? Voir la réalité ou entendre la rumeur ?
PASSANTE 2 — Elle ouvre les yeux. — Je peux partir ? S’il vous plait.
WISSMAN Vous ne répondez pas à la question.
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manque d’air
PASSANTE 2 Je ne réponds pas à la question ! Elle m’insupporte. Et vous aussi.
Je peux sortir ?
WISSMAN Vous êtes libre.
PASSANTE 2 Je ne suis pas libre ! Je vous défie de trouver une seule personne
libre dans cette ville. Dîtes-moi ce que je dois faire ! Sortir ou rester ?!
WISSMAN Restez.
PASSANTE 2 C’est impossible. J’étouffe. Faites-moi sortir !
WISSMAN Sortez.
PASSANTE 2 Tu n’es qu’une vieille conne ! Une sale profiteuse du malheur
des autres ! Tu t’amuses bien ?! Ça te fait jouir ?! « Fermez les yeux, ouvrez les yeux »
Tu me prends pour une débile ou quoi ?! J’ai bien envie de t’écraser ma chaise
sur la gueule ! Putain, c’est pas vrai ! Faut vraiment que ça aille mal pour foutre
des psys dans la rue ! Merde ! Merde !!
WISSMAN Encore.
PASSANTE 2 Merde !
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délation
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questions
QUESTIONS
PASSANTE 4 Voilà mon dessin. Puis-je m’asseoir ?
CAROUSSEL S’il vous plait.
PASSANTE 4 Pourrais-je me relever lorsque je serai assise ? Et pourrais-je
à nouveau m’asseoir lorsque je serai debout ? Je pourrai donc m’asseoir et me
lever quand bon me semblera ? Sans plus vous le demander ? De même, pourrais-je
aller et venir si cela m’est nécessaire ? Et si cela ne m’est pas nécessaire mais que,
malgré tout, je désire aller et venir, sans raison apparente, cela me sera pos-
sible ? Entendu. De toute évidence, au cours de notre entretien, vous me poserez
des questions. Une, au moins. Puis-je envisager de ne pas vous répondre ? Et de men-
tir dans ma réponse, cela se puisse-t-il ? Mieux encore, d’ignorer votre question, cela
vous paraîtrait-il grossier ? Je dois être certaine des possibilités qui s’offrent à moi.
Une causerie chez vous, aussi profitable fût-elle, doit recouvrir un ensemble de mo-
dalités transparentes. Aussi, je me permets de vous questionner sur certains points.
N’y voyez aucune taquinerie. Tiens ! Et si, précisément, sans ambages, il me pre-
nait de vous taquiner. Le permettriez-vous ? Ne le prendriez-vous pas pour un excès
de familiarité ? N’en seriez-vous pas atteint ? Au point de penser : « Quelle primi-
tive ! Quel animal ! » Au point, que sais-je, de vous lever, de venir à moi et de me battre
sans fin pour me punir de mon arrogance. Votre sourire se veut rassurant. Est-ce ainsi
que je dois l’interpréter ? Me voilà libre, chez vous, apparemment, de dire, ma foi,
ce qui traverse mon esprit, n’est-ce pas ? Est-ce bien ce qu’il faut faire ? Est-ce, devant
vous, imaginable de chasser toute censure ? Bien vrai ? De laisser, en toute impunité,
vivre les mots et les idées ? De vous livrer tout entier ce qui rend le cœur lourd
et l’âme grise ? Cela est encore vrai ? Cela est-il permis ?
CAROUSSEL Oui.
PASSANTE 4 Alors je pars, légère de vous savoir ici. Et je ne vous ai rien dit.
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hypothèse
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hypothèse
HYPOTHÈSE
PASSANT 2 Une allégorie n’est pas un point de chute, juste une distorsion
spasmodique de l’interprétation des éléments A et B nécessaire à la pédago-
gie, la morphologie, la dissymétrie, la claustrophobie latente d’une classification
industrielle. La raison d’être de l’être est au cœur même du tissu social et c’est sans
conteste un contexte économique défavorisant, entraîné par la mer et par le vent,
qui détermine le sexe des choses et leur valeur proportionnelle.
Ce que je veux dire, sans ambages et sans tarder, c’est que le temps T que nous
vivons si amèrement n’autorise pas plus la prise de bagage que d’ocytocine. Sans
quoi nous nous serions, nos semblables et nos pareils, disséminés à la volée aux
quatre courants du monde et ce, depuis que nos pensées sont entrées en corrélation
avec nos humeurs profondes.
Partir. Partir. D’abord un « par » suivi d’un « tir ». Deux syllabes étrangement seules
si on les sépare et si fortes une fois réunies. Rien ni personne ne force leur destin.
Nul n’est responsable de leur rencontre. La nuit, dans ma tête, j’entends une abeille
voler. Au début, c’était un bourdon mais je l’ai transformé en abeille. En butineuse.
En travailleuse. En laborieuse. En trieuse de pensées. Donc, avec ladite abeille,
j’ai mis au point un classement hiérarchique de mes pensées. Des cartons numé-
rotés empilés sur d’autres cartons numérotés dans lesquels se trouvent des boîtes
de couleurs plus ou moins vives, à l’intérieur desquelles un système ingénieux,
pour ne pas dire stratégique, de fiches quadrillées ou non quadrillées selon le cas,
recensent de manière décroissante chaque idée d’exode. De la simple transhumance
à la plus tordue des migrations.
Le stockage est en route. Le peuple est en marche. La vie ne suit plus son cours.
Elle suit un nouveau cours, beaucoup plus long. Si le hasard existe, et bien ne comp-
tons pas sur lui. Le hasard est un gougnafier, un bâfreur de rêves. Un incompétent.
Exemple : C et D vivent une vie paisible. E et F une vie prospère. G et H une vie trépi-
dante. I et J, qui ont une existence de chien, prient chaque matin le hasard de leur
donner les bons numéros de la loterie. Eh bien, statistiquement, au bout de quelques
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questions
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demi-bonheur
— Elle lui tend un papier plié en quatre. —
LA JEUNE FEMME Tenez. Au dos, l’heure et le lieu du premier rendez-vous.
— Le jeune homme et la jeune femme sortent. —
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hypothèse
mois, C et D continuent à ne pas se poser de questions, E et F amassent encore plus
d’argent, G et H n’en peuvent plus de bonheur. Quant à I et quant à J… ils continuent
de brûler des cierges, comme deux crétins.
Mais quand tu hais, tu agis. Haine/Action. Quand tu hais tu agis. Tout porte à consé-
quence. C’est un fondement manifeste. La répartition des droits et des devoirs frise
le baromètre des bonnes intentions et du ridicule à la fois. Le miel ne coule plus
de la cité. Le citoyen naît schizophrène. Il est pris au piège. Gangrène et engrenage
sont devenus les maîtres. Migraine et rouage les maladies mortelles. Admettons
que la fuite prenne un air d’illusion. Admettons l’inadmissible. Défendons la théorie
du « tant pis » et du « trop tard ». Et voyons ce qui se passe un revolver à la main.
Ce n’est qu’une hypothèse. Rien qu’une toute petite hypothèse. Je vous prie de
m’excuser. Je vais prendre l’air.
COLETTE WISSMAN Faites donc.
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rage
RAGE
COLETTE WISSMAN Je vous écoute.
— Un très long temps. —
PASSANT 3 J’ai une rage noire qui vit en moi. D’abord elle était au fond.
C’est ce que je pensais. Bien au fond, bien loin, presque imperceptible. Je pouvais
donc dormir tranquille, manger tranquille, marcher tranquille, faire l’amour tran-
quille, regarder tranquillement mon reflet dans le miroir. Je vivais avec ma rage loin-
taine comme on vit avec une petite verrue inoffensive sur la main ou un souvenir
désagréable dans le coin de la tête. Rien de très perturbant.
Puis j’eus la sensation qu’elle allait et venait, que de temps à autre elle se frayait
un passage. Étroit au début. À peine la place d’un filet d’air. Je la laissai faire,
ne lui fit aucun reproche sur ses promenades occasionnelles. Tant qu’elle retournait
à sa place, il n’y avait vraiment pas d’inquiétude à avoir. Une rage, et qui plus est,
ma rage, même noire, avait le droit, si elle ne faisait pas d’esclandre, de prendre
un peu de liberté, un peu d’espace. Un peu de mon espace c’est vrai, mais ne
profitant pas moi-même de tout mon espace, je pouvais bien partager avec elle.
En toute amitié.
Je finis par m’habituer à cette idée et, ma rage et moi, sommes devenus en quelque
sorte d’intelligents colocataires.
C’était la belle époque. L ’insouciance. La confiance mutuelle. Ma rage, qui, au pas-
sage, avait pris la couleur d’une belle encre noire, menait son petit bout d’existence
tandis que moi je vaquais à mes affaires quotidiennes.
Du moins, c’est ce que je croyais. Du moins le croyais-je.
Mon erreur, (mais était-ce une erreur), fut ma naïveté. Ma naïveté et ma préten-
tion. Estimer seul que j’eus « dompté » ma rage fut une très grande bêtise. Dompter
ma rage. C’est à mourir de rire. Car bien sûr, c’est elle qui m’a prise, qui m’a conquise,
sournoisement.
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demi-bonheur
LA JEUNE FEMME Avez-vous remarqué que dans cette ville, les couples
ne font plus d’enfant ?
LE JEUNE HOMME Que les cinémas ne projettent plus que des documen-
taires animaliers ?
LA JEUNE FEMME Que les lieux de divertissements ferment de plus en
plus tôt ?
LE JEUNE HOMME Avez-vous remarqué cela ?
LA JEUNE FEMME Nous allons créer un collectif.
LE JEUNE HOMME Une organisation secrète.
LA JEUNE FEMME Nous engageons une lutte, madame.
LE JEUNE HOMME La lutte.
LA JEUNE FEMME C’est l’unique solution. Ou nous ne jouirons jamais
du bonheur qui nous attend.
LE JEUNE HOMME Est-ce que vous en êtes ? Madame ?
WISSMAN Comment ?!
LA JEUNE FEMME Parlez plus bas. Est-ce que vous en êtes ?
Êtes-vous prête à rejoindre le mouvement ?
LE JEUNE HOMME Vous ne semblez pas très heureuse, vous non plus.
Réfléchissez.
LA JEUNE FEMME Réfléchissez, madame.
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demi-bonheur
WISSMAN Je vois ça.
LA JEUNE FEMME Nous avons donc conclu qu’il vaudrait mieux envisager
une séparation.
LE JEUNE HOMME Il n’existe pas de « demi-bonheur ».
LA JEUNE FEMME Et s’il existe, nous n’en voulons pas.
WISSMAN Je ne vous suis pas très bien.
Par qui ou par quoi êtes-vous empêchés ?
LE JEUNE HOMME Mais enfin, madame ! Par le contexte politique.
LA JEUNE FEMME Politique et économique.
LE JEUNE HOMME Notre gouvernement prône l’anti-épanouissement.
LA JEUNE FEMME L ’anti-réalisation de soi.
LE JEUNE HOMME Tout est verrouillé.
LA JEUNE FEMME Nous sommes jeunes, madame.
LE JEUNE HOMME Un bonheur doit être efficace.
LA JEUNE FEMME … Et optimisé.
LE JEUNE HOMME Nous devrions être en mesure d’investir sur notre bonheur.
LA JEUNE FEMME De l’hypothéquer, au besoin. Après tout, il est à nous.
LE JEUNE HOMME Or, tout ce que nous imaginons est voué à l’échec.
Nos plus petites ambitions paraissent inaccessibles.
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rage
Aujourd’hui, elle prend toute la place. Elle est veine, elle est peau, elle est sang,
elle est os, elle est ongle, poil et cheveu, elle est œil, elle est dent. Partout où je suis
elle est là. Elle ne se cache plus. Elle est moi. Je suis elle. Désormais indissociable.
Dans ma voix pourtant rien n’a changé.
Ma voix est en parfaite inadéquation avec le reste de ma personne. Et si je m’écoute
parler, j’en arrive à me méfier de moi-même. Je me dis que, si un jour, ce que je porte
de colère se fraie un chemin jusqu’à ma voix, je pousserai alors un cri si monstrueux
et si déchirant que l’on m’enfermera sans prendre le temps de réfléchir à ma condi-
tion. Ou pire, que l’on me fusillera.
Malgré tout, j’aimerais que cela arrive. Je le souhaite. Ardemment. Je guette
le moindre signe. J’attends. Ma rage n’est pas faite pour être contenue.
— Il sort. —
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brouillon brouillard
BROUILLON BROUILLARD
— Tout au long de l’entretien, la passante dessine avec des crayons mis à disposition.
Elle réalise le dessin qu’elle n’a pas pris le temps de faire, selon le règlement. —
PASSANTE 3 De but en blanc comme on dit en territoire hostile je ne me sens
pas ou peu propagée dans l’instant des émotions quasi vives et in extremis.
Voyez-vous docteur de toubib j’en arrive à ne plus croire que penser dans ma tête
suffise à faire disparaître le sens même de la fête revendiqué comme prétexte,
à l’origine agonie des maîtres du pouvoir et du pouvoir déplacé dans la baignoire
d’autrui. Sauf si Madame Madone est encore toute chamboulée par la nuit folle
de rêve qu’un matelas de qualité médiocre et palpeur de jambes lui fit offrande
de son état. Le fripon de goujat. Toujours au nord de la plaine.
J’ai rencontré un chatouilleur punaisé à une limace, si bien qu’un escargot de terre
cuite entretient de ma faute une liaison désastreuse avec toute une série de missels
en carton. Par chance et par Zeus, le murmure du dragon fixe les règles et c’est
bel et bien lui qui, selon toute invraisemblance, fera traverser les anciens aux pas-
sages piétons. Ouf ! Je répète ouf ! Je ne dis pas ça pour vous embêter querelle.
Je dis parce je parle et je parle en mots une réflexion bien sentie et non appesantie.
Rien ne vaut une congratulation en bas du dos. J’ai pensé à vous en timbrant
une carotte. Le plaisir antique et graduel de l’exquise esquisse pourchassée dans
le noir, celui de l’ignorance palpable et du naturel que l’on chasse au galop, l’indé-
modable moule à œuvre, un classique républicain…
Où en étuis-je ? Doc, je vous réveillâtes si vous ne somnambule ! Je me confie dans
la danse. J’ai entretenu quelques dialogues avec une carte routière venue du front.
PIERRE-JEAN CAROUSSEL Tiens donc.
PASSANTE 3 Vous m’en direz ce que tu voudras mais… C’est brouillon
brouillard. Si, si. Brouillon brouillard. Ça va péter. Paf une tête. Paf deux têtes.
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demi-bonheur
LE JEUNE HOMME Comme nous vous l’avons dit, nous nous aimons.
C’est un fait avéré.
LA JEUNE FEMME Incontestable.
LE JEUNE HOMME Nous ne reviendrons pas là-dessus.
LA JEUNE FEMME Nous n’y reviendrons pas.
WISSMAN Mais…
LA JEUNE FEMME Nous désirerions vivement profiter de notre
condition amoureuse.
LE JEUNE HOMME Vivre pleinement ce nouvel état.
LA JEUNE FEMME Quoi de plus légitime.
WISSMAN Mais…
LE JEUNE HOMME Nous ne sommes pas heureux. Pas au sens littéral.
LA JEUNE FEMME Oui, c’est ça.
LE JEUNE HOMME Comment dire…
LA JEUNE FEMME Nous ne nous sentons pas… profondément heureux.
LE JEUNE HOMME Oui.
LA JEUNE FEMME Nous ne jouissons pas de notre bonheur, voyez-vous.
LE JEUNE HOMME Nous nous posons beaucoup de questions.
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demi-bonheur
DEMI-BONHEUR
LA JEUNE FEMME Voilà. Nous nous aimons.
LE JEUNE HOMME Oui, nous sommes très amoureux l’un de l’autre.
LA JEUNE FEMME À part égale. Il n’y en a pas un qui aime plus ou moins
que l’autre. C’est à part égale.
LE JEUNE HOMME C’est peu fréquent. Mais c’est ainsi.
LA JEUNE FEMME Nous sommes assez fiers de ça.
LE JEUNE HOMME Oui, nous en sommes fiers.
LA JEUNE FEMME Nous nous sommes connus le jour du recensement.
LE JEUNE HOMME Je tenais le guichet numéro 3. Elle, elle était dans
la file d’attente.
LA JEUNE FEMME C’est bête comme rencontre. Ce n’est pas spécialement
« fleur bleue ».
LE JEUNE HOMME Malgré tout c’est une rencontre. Le jour du recensement
on croise beaucoup de monde. Les chances de faire une rencontre sont multipliées.
Mon collègue du guichet numéro 12 a lui aussi fait une rencontre ce jour-là.
COLETTE WISSMANN Bien. En quoi puis-je vous être d’une quelconque utilité ?
LE JEUNE HOMME C’est assez délicat.
LA JEUNE FEMME Oui, à expliquer, c’est assez pénible.
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Parole d’unijambiste. — elle dépose son dessin sur la table du psychologue. — Je coince
la pince en ricanant. Je propulse une amitié. Ça va péter.
CAROUSSEL Ça tombe bien, c’est l’heure de ma pause.
— Elle sort. —
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câbles
CÂBLES
L ’HABITUÉE Entre. Viens, entre. Excusez-moi, voilà son carnet. Ne sois pas
bête, tu es venue jusque-là, maintenant tu entres. Tu voulais voir madame Wissmann,
c’est madame Wissmann, tu n’as rien à craindre.
COLETTE WISSMANN Comment s’appelle-t-elle ?
L ’HABITUÉE Elle ne veut pas dire son nom. Moi, je le connais mais elle ne veut
pas le dire, alors je respecte. C’est son choix.
WISSMAN Bien sûr.
L ’HABITUÉE Madame Wissmann demande ton nom et je ne lui dis pas. Tu vois,
tu ne crains rien ici. Tu as fait un choix, de ne pas dire ton nom, tu as raison l’identité
c’est un bien précieux et tous, on le respecte ton choix, on te respecte, madame
Wissmann la première. Ça, tu peux avoir confiance, je te l’ai dit, madame Wissmann
est une personne très intègre. Oui, vraiment intègre. Vraiment. Et tu peux te fier
à elle. Elle ne trahira pas. Moi, elle ne m’a jamais trahie, et toujours respectée.
N’est-ce pas madame Wissmann, ce n’est pas arrivé une seule fois. Pas de trahison.
Que du respect. Madame Wissmann est la personne qu’il te faut. Entre s’il te plait.
Tiens, je suis sûre que madame Wissmann a des bonbons. Ça te ferait envie un bonbon ?
WISSMAN Quel âge a-t-elle ?
L ’HABITUÉE Elle ne veut pas dire son âge. Moi, je le connais mais elle ne veut
pas le dire, alors je respecte. C’est son choix.
WISSMAN Je m’en occupe.
L ’HABITUÉE Madame Wissmann vient te voir. C’est elle qui vient, tu as de
la chance. Allez-y doucement, hein.
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sulfateuse
SULFATEUSE
PASSANT 6 Nom d’un chien, c’est triste. C’est affligeant. Tel que vous me
voyez je sais plus quoi en penser. Bordel à cul qu’est-ce que c’est… c’est dommage…
dommageable… préjudiciable. Putain d’merde… Les nuls ; Les gros nuls j’veux
dire. Les p’tites bites. Ça va dans l’mur tout ça. Ça fait un moment qu’ça couve. Ah !
Les conneries. Les putains de grosses conneries. Qu’est-ce que vous en dites, vous ?
COLETTE WISSMANN Pareil.
PASSANT 6 C’est sûr. Y’a qu’à regarder… Vous avez vu ? Putain ! Les salauds.
Ah ! Les boules ! On s’fait mettre, hein. On s’fait mettre et on y r’tourne. C’est ce que
j’dis toujours. Tout seul, qu’est-ce que vous voulez que j’fasse ? Rien. J’peux rien
faire, tout seul. C’est con parce que j’ai la niaque. Une niaque à tout foutre en l’air.
À te r’tourner le bordel, j’te dis pas. Ah ! Putain. Si je me r’tenais pas… De l’essence,
une allumette et bye bye. C’est pas vrai que j’ai raison !? Qu’est-ce que vous en dites ?
WISSMANN Pareil.
PASSANT 6 J’comprends. L ’devoir de réserve. Normal. En attendant y z’ont
pas fini d’nous emmerder. Ça m’les brise grave. Y’en a un, j’me retiens mais j’ai
une de ces envies d’lui empaler sa tête d’enculé. Remarque, les autres aussi.
Y z’ont tous les mêmes tronches ces mecs-là. Putain. Dis, tu crois qu’on va s’en dé-
faire de toute cette saloperie de trous du cul. Nan pasque, y’en a de plus en plus t’as
pas remarqué. Ma femme elle dit que j’finirai bientôt sur l’échafaud. Elle a ptêt’ pas
tort. Moi je sens ça aussi. J’espère juste que ce sera pas pour rien. Qu’j’ai eu l’temps
d’en buter un paquet, au moins. J’ai djà réfléchi, faut pas longtemps pour en buter
un paquet. Tu te pointes à une réunion. Comme y sont toujours en réunion c’est
pas bien compliqué. Donc tu te pointes, tranquille, tu dis bonjour et hop, tu sors
la sulfateuse. Bon j’y retourne. Salut Doc.
WISSMANN Pareil.
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câbles
WISSMAN Entrez madame.
— L ’ouvrière entre. —
L ’HABITUÉE Merci madame Wissmann.
WISSMAN Vous pouvez vous asseoir.
L ’HABITUÉE Tu peux t’asseoir. Si c’est madame Wissmann qui te le propose,
tu es tranquille. Tu peux t’asseoir, il ne se passera rien.
WISSMAN Fermez la porte.
L ’HABITUÉE Tu veux bien que je ferme la porte ?
WISSMAN Fermez cette porte. Je vous écoute.
L ’HABITUÉE Maintenant, c’est à toi de parler. Tu dois dire ce pourquoi tu es
venue. Tu sais, ce pourquoi tu as dit que tu voulais voir madame Wissmann.
C’est ainsi que se passent les choses. C’est le procédé. Une fois que tu es chez ma-
dame Wissmann, tu peux parler. Et madame Wissmann t’écoute.
WISSMAN Vous pouvez aussi ne rien dire. Vous pouvez juste prendre le temps.
Être là et ne rien dire, c’est possible. Parfois, c’est suffisant.
L ’HABITUÉE Oui c’est vrai. Parfois c’est suffisant. Mais là, il faut qu’elle parle.
Ça ne suffira pas de ne rien dire. Tu as apporté ton dessin. Donne-lui. C’est ainsi que
se passent les choses. C’est le procédé.
— L ’ouvrière donne son dessin à Wissman. —
WISSMAN Qu’est-ce que ça représente ?
L ’OUVRIÈRE Un enrouleur.
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p 29
câbles
L ’HABITUÉE Un enrouleur, parfait. Continue. Je l’encourage, rien de plus.
L ’OUVRIÈRE Je ne suis plus en âge de travailler. Je suis en âge de ne plus
travailler. Je suis en âge de ne plus penser au travail parce que je suis en âge
de ne plus avoir de travail. Je suis en âge de m’endormir l’esprit libre et par consé-
quent de me réveiller l’esprit encore plus libre. Je suis en âge de ne plus rien devoir.
Je suis en âge de ne plus rendre de compte. J’avais fait mon temps. J’avais fini.
Terminé. Je m’y étais préparée. Ils ne m’ont pas laissée partir. Ils m’ont forcée.
Ils m’ont obligée à remettre l’uniforme. Ils m’ont changée d’équipe. Ils m’ont descen-
due d’un étage. Du rez-de-chaussée je suis passée au sous-sol. Ils m’ont changée
d’horaires. Je suis de nuit. Je suis toute seule, dans une grande salle grise et béton-
née. J’enroule des câbles. Des centaines de milliers de mètres de câbles. Debout.
Il n’y a pas d’autre bruit que le froissement du câble.
L ’OUVRIÈRE Madame Wissmann, je vous jure que tout est vrai. Tout.
WISSMAN Vous voulez poursuivre ?
L ’OUVRIÈRE Je n’ai plus beaucoup de force. C’est un travail d’homme, l’enrou-
lage des câbles. Et puis, des câbles pour quoi faire ? Si encore je le savais. De quoi
me punit-on ? Je ne comprends pas. Je voudrais être chez moi et ne plus travailler.
L ’HABITUÉE Il faut le signaler, n’est-ce pas madame Wissmann ? Vous
allez faire un signalement. Vous allez dénoncer cet abus, bien sûr. Vous connaissez
les autorités compétentes.
WISSMAN Je prends note.
L ’OUVRIÈRE Madame Wissmann, s’il vous plait.
WISSMAN Le temps imparti à cette consultation est de loin dépassé.
L ’HABITUÉE Non, madame Wissmann…
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temps perdu
celui-là. Je le regarde, le plus évasivement possible. Je ne laisse rien paraître. Je vois
son sourire s’affaisser légèrement, pour laisser place à une douce incompréhension.
Je remets ma tête dans l’axe et me mets à courir. Non pour fuir mais pour rattraper
le temps perdu. J’avais ralenti, souvenez-vous.
CAROUSSEL C’est juste. Vous aviez ralenti.
PASSANT 5 Il est fondamental de ne pas mêler les relations amicales avec
les relations professionnelles. Si cette personne avait été une relation profes-
sionnelle, j’aurais répondu à son salut. J’aurais peut-être accompagné le salut
d’un « belle journée, n’est-ce pas ? ». Marcher pour se rendre à son travail c’est déjà
être au travail, vous comprenez. Le soir même, une fois rentré à la maison, je me suis
fendu d’une lettre à l’intention de cet ami afin de lui demander de ne plus me saluer,
et encore moins de m’interpeller, le matin, dans la rue, à la vue de tous. C’est gênant
et ça me fait perdre mon temps. J’espère qu’il comprendra.
— Il regarde sa montre et sort précipitamment. —
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temps perdu
TEMPS PERDU
PASSANT 5 — Il regarde sa montre et enclenche le chronomètre, à moins que ce ne soit
le compte à rebours. — Je vous souhaite l’assurance de mon bonjour.
PIERRE-JEAN CAROUSSEL Et recevez le mien.
PASSANT 5 Je vous dis au revoir aussi, tant qu’il est encore temps. Je par-
tirai précipitamment. Sans vous avertir. Je suis poli. Tout ce qu’il y a de plus poli.
Respectueux de mon prochain. On ne sait jamais. L ’irrespect entraîne tellement
de mésaventure. Je vérifie mes fréquentations, mes relations de toutes sortes.
Professionnelles et amicales. D’ailleurs je ne mélange pas les unes avec les autres.
C’est indélicat. C’est source d’ennuis. Chacun le sait. Tous n’en tiennent pas compte
mais chacun le sait. Cela peut, parfois, porter le préjudice à son comble. Atteindre
un paroxysme insoupçonné.
CAROUSSEL Certainement.
PASSANT 5 Tenez, j’en veux pour exemple une situation dont j’ai été le pro –
tagoniste hier matin. Je marche en direction de mon travail, d’un pas décidé,
dans la rue, sur le trottoir de droite, comme à l’accoutumée. Tout se passe pour
le mieux. Les quidams défilent par devant moi. Certains me croisent, d’autres
bifurquent sur une autre rue. D’autres encore marchent derrière moi. Il arrive que
certains me dépassent. Dans l’ensemble, une situation on ne peut plus commune.
Et soudain quelqu’un m’interpelle. J’entends mon nom. Je ne m’arrête pas, je ralentis
seulement. Puis, par réflexe, à moins que ce ne soit par curiosité, je tourne la tête.
Et là, je reconnais l’individu qui me salue de la main.
CAROUSSEL Un ami à vous ?
PASSANT 5 Oui. Qui me sourit, me salue et m’interpelle. Par chance, il est
sur le trottoir d’en face. Et entre nous, il y a une circulation très dense. Lui se tient
debout, à l’arrêt. Et visiblement il attend que je l’imite. Il ne manque pas d’audace
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câbles
L ’OUVRIÈRE Sois raisonnable. J’ai dit ce que j’avais à dire. C’est bien. Grâce
à toi, je connais madame Wissmann. Et je reviendrai la voir. Chut ! Calme-toi. Com-
prends bien une chose. Si madame Wissmann fait un signalement auprès des au-
torités compétentes, c’est elle qui enroulera des câbles. Et madame Wissmann est
comme moi. Comme toi aussi. Elle n’aime pas enrouler des câbles. Bonne journée
madame Wissmann. Allez, on s’en va.
L ’HABITUÉE Bonne journée madame Wissmann.
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liberté
LIBERTÉ
PASSANT 4 ‘Jour.
PIERRE-JEAN CAROUSSEL Bienvenue.
PASSANT 4 ‘Z’êtes labellisé ?
CAROUSSEL Tout ce qu’il y a de plus labellisé, en effet.
PASSANT 4 J’vous crois.
CAROUSSEL Autre chose ?
PASSANT 4 Vous exercez depuis longtemps ?
CAROUSSEL Assez.
PASSANT 4 Bon. Je veux savoir à qui j’ai affaire, avant de me lancer.
CAROUSSEL C’est tout à votre honneur.
PASSANT 4 Z’êtes marié ?
CAROUSSEL Deux fois.
PASSANT 4 Ça veut pas dire que vous êtes plus séduisant qu’la moyenne.
CAROUSSEL Ça ne prouve rien, effectivement.
PASSANT 4 Des enfants ?
CAROUSSEL Pas à ma connaissance.
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temps perdu
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liberté
CAROUSSEL Vous vouliez me dire quelque chose, peut-être ?
PASSANT 4 J’en pince pour ma chef. J’ai l’béguin si vous voulez. C’est d’puis
qu’y z’ont interdit l’bécotage sur le lieu d’travail. Moi ça m’démange. J’ai envie d’lui
soulever la jupe. Jusque-là j’me suis r’tenu mais j’sais pas comment j’ai fait. Elle est
pas folichonne mais ça f’rait quand même bien mon affaire. Et comme on dit chez
moi : « Mieux vaut celle-là qu’pas du tout ». Voilà, c’est dit. — Il va pour sortir mais reprend. —
Savez c’qui va arriver m’sieur Caroussel ? C’est qu’un beau matin, la chef, j’la pren-
drai dans un coin d’l’atelier, à la sauvage. Pis après, j’men grillerai une petite.
Et là monsieur, là, j’me sentirai un homme libre. Bien l’bonjour.
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liberté
PASSANT 4 Et Dieu ? Vous croyez en Dieu ?
CAROUSSEL Ça m’arrive.
PASSANT 4 Bon. Z’êtes un type à peu près dans la norme quoi. Et à côté,
vot’ collègue, « Colette Wissmann », c’est une femme, c’est ça ?
CAROUSSEL Oui, Colette, c’est une femme.
PASSANT 4 Elle fait tout comme vous ? Le même genre de choses j’veux dire ?
CAROUSSEL Elle donne des consultations, tout comme moi, en effet.
PASSANT 4 La différence, c’est qu’c’est une femme.
— Silence. —
PASSANT 4 J’me sens plus en confiance avec vous, un homme. Les femmes,
d’expérience j’me méfie. Surtout question secret, confidence et tout ça. J’peux m’en
griller une petite ? À la sauvage, comme qui dirait ?
CAROUSSEL C’est très risqué.
PASSANT 4 Bon. J’ai arrêté plus d’30 ans. Et le jour où y z’ont mis l’inter-
diction de fumer, même dans la rue, ben sans mentir, c’est c’jour-là que j’ai r’pris.
J’dois être sacrément contestataire que vous d’vez vous dire. C’est comme ça.
On se r’fait pas. Y’a des lois qui sont bonnes, pis y’a des lois qui sont connes.
Faut savoir faire la différence. Tiens, v’là mon dessin. On m’avait prévenu d’en faire un.
— Il regarde les murs. —
PASSANT 4 Si j’avais su qu’y s’rait fondu au milieu d’ tout ça, j’me s’rai pas
tant appliqué. Pis qu’est-ce que vous en faites après ? Vous les mettez à la benne ?
Ça sert à rien alors.