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Écrit

Chronique bourgeoise

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PIÈCE EN HUIT
PHOTOGRAPHIES
ET AUTANT
DE TABLEAUX
chronique bourgeoise
CHRONIQUE
BOURGEOISE
sébastien barberon
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sujet
SUJET
Dans les années 50, pris entre l’empreinte
d’une guerre et le désir de reconstruction du pays,
quelques bourgeois français, loufoques et débridés,
se retrouvent épisodiquement en Normandie,
dans une maison de bord de mer.
L ’action se déroule sur la terrasse.
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personnages
« Chronique Bourgeoise » a été créée en 2009. La pièce est
enregistrée au répertoire de la Société des Auteurs et
Compositeurs Dramatiques
PERSONNAGES
MADAME TALMONT – domestique
RAYMOND – industriel
ANDRÉ – poète
MAURICE – industriel
AUGUSTIN – industriel
ADRIEN – rentier dandy
SOLANGE – héritière, épouse d’André
MADELEINE – allemande, épouse de Maurice
CHARLOTTE – maîtresse d’Adrien
SUZANNE – bourgeoise esseulée
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ADRIEN André ?
ANDRÉ Je me tâte.
AUGUSTIN C’est sûr, la poésie ça n’entretient pas l’esprit de décision.
ANDRÉ Tu sais que je pourrais te casser le… nez.
— Madeleine apparaît, titubante. —
MADELEINE Madame Talmont est tombée dans la cuisine.
Elle ne bouge plus du tout.
RAYMOND Bon dieu !
MAURICE Merde !
— Raymond et Maurice se précipitent.
Madeleine s’accroche au bras de Maurice et rit bêtement. —
MADELEINE Je blague.
— Tous regardent Madeleine, navrés. —
MADELEINE À table !
— Ils sortent les uns après les autres. Vacillante,
Madeleine s’approche du gramophone et met le disque « Ah quelle gare, ça roule »*.
Puis elle rejoint un fauteuil et se laisse crouler. —
Fin
huitième tableau
Note
« Ah quelle gare  : ça roule » (Hornez – Moretti) orchestre
Alfaro Colombo, refrain chanté par Léonce
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CHARLOTTE Oui. Yes. Au crépuscule, ils seraient les deux, he and she,
sur le perron. Il lui passerait la main dans les cheveux, lui dirait qu’il l’aime, I love
you my princess, l’embrasserait… Sans la quitter des yeux, il lui retirerait ses vêtements.
AUGUSTIN Sur le perron ?
CHARLOTTE Elle le caresserait. Il lui rendrait ses caresses. You feel me
good. Allongée, elle s’offrirait à lui comme la fleur au soleil. Flower and sun. Alors
il entrerait en elle avec douceur et retenue. Une autre fois, maybe the next day,
dans le hangar, elle viendrait le tenter. Il la prendrait sauvagement. Elle crierait.
Il râlerait.
MADELEINE Vraiment, quel enthousiasme ! C’est merveilleux, Charlotte, ta
petite histoire. Je m’ « absinthe » un instant, voulez-vous.
AUGUSTIN Tes absinthes se répètent. Le fruit pourri. Attention Madeleine.
MADELEINE Sois bien sûr, Bichon, que de nous deux, je serai la première
à fleurir la tombe de l’autre. Santé tout le monde.
— Elle sort. —
AUGUSTIN Elle est charmante. Un vrai bonheur.
ADRIEN Je crois qu’il serait prudent de demander son avis à la principale
intéressée. L ’avis de madame Talmont. Peut-être n’aime t-elle pas les jardiniers. Peut-
être préfère-t-elle les livreurs de charbon, plus racés, ou les facteurs, plus volages.
Qui sait ?
SUZANNE Quand même, le jardinier c’est main verte et cœur tendre.
AUGUSTIN La main, qu’elle soit verte, bleue ou jaune, une fois qu’elle
est dans la culotte, elle est dans la culotte.
huitième tableau
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premier tableau
MAURICE Merci madame Talmont, ça va aller.
RAYMOND Madame Talmont ? Une question qui me pique… Comment allez
vous occuper cette journée de repos ? Vous n’êtes pas obligée de répondre, bien sûr.
TALMONT Je vais voir mon frère.
MAURICE Sauf votre respect… Et le respect de votre frère que je n’ai pas
connu mais… On dit qu’il serait mort.
TALMONT Justement, je vais le voir.
CHARLOTTE Allez-vous-en madame Talmont. À demain.
SOLANGE Pourquoi c’est à moi qu’elle s’adresse à chaque fois qu’elle s’ab-
sente ? Pourquoi c’est vers moi qu’elle vient dès qu’il faut aider à porter quelque
chose, à plier quelque chose, à laver quelque chose… J’en ai marre. J’ai une tête de
boniche ? Qu’est-ce que je lui ai fait ? J’en ai marre.
SUZANNE Elle a raison, c’est drôle qu’elle prenne toujours Solange à parti.
MADELEINE Oui, comme tu dis, c’est très drôle.
SUZANNE Moi je n’ai rien contre. Elle se débrouille très bien.
CHARLOTTE Au fond d’elle-même, elle doit y prendre un certain plaisir.
C’est vrai, entre nous, on dit bien que les plus pauvres, en cachette, imitent les
plus riches, reproduisent leurs gestes, leurs façons de parler, leurs conversations,
s’inventent une élégance avec un bout de tissu… Et bien, dans une certaine mesure,
l’inverse doit être vrai aussi.
RAYMOND Madame Talmont n’est pas une « très pauvre », bien que Solange
soit une « très riche ».
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premier tableau
PHOTOGRAPHIE 01
RAYMOND 1958. Les idéaux reçus de nos pères ne seront pas légués à nos
fils. Le monde est versatile. L ’équilibre des marchés, complexes. L ’occident se noie
dans une marée de pitreries. Les grands magasins vomissent sur leurs trottoirs autant
de propagandes que la mer rejette d’écume. Diantre de fichtre ! Voilà que je goûte
au bonheur d’être riche.
PREMIER TABLEAU
TALMONT C’est mon jour de repos, alors je viens prévenir. La table est prête.
Vous n’aurez plus qu’à réchauffer.
SOLANGE Pourquoi est-ce que c’est à moi que vous vous adressez ?
Ne le prenez pas mal, je m’explique. Si c’est à moi que vous vous adressez et que
les autres, je veux dire mes amis, entendent que c’est à moi que vous vous adressez,
à votre avis, que va-t-il se passer ? Je vais vous le dire. Ils seront persuadés que c’est
à moi de le faire réchauffer ce repas, puisque c’est à moi que vous vous êtes adressé.
Vous saisissez ? Ils n’y verront pas là le fruit du hasard. Non, au contraire, ils s’imagi-
neront que vous vous êtes adressé à moi… intentionnellement.
MADELEINE Soyez tranquille madame Talmont, elle fera ça très bien.
Bonne journée.
SOLANGE Si vous imaginez que je vais me déguiser en soubrette…
MADELEINE La ferme.
TALMONT Vous prendrez le vin qui est à la réserve. Il vous faudra le cham-
brer. La tarte aux groseilles est déjà sous cloche. Vous ne jetterez rien. Les restes,
c’est pour Simone.
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huitième tableau
RAYMOND À son âge…
MAURICE Justement, à son âge on ne choisit plus la couleur de la main.
Un bricoleur, ça ira très bien.
SOLANGE Un bricoleur, c’est quoi comme couleur ?
— Les regards se tournent vers Solange. Silence. —
ANDRÉ Non, ce qu’il lui faut c’est un ami, un compagnon.
RAYMOND Un chien.
CHARLOTTE La femme veut un amant. Quand est-ce que vous allez com-
prendre ça. Pas un compagnon. Heaps of lovers.
SOLANGE À moins qu’il la prenne souvent.
CHARLOTTE Dans ce cas… c’est un amant.
SOLANGE Ben oui.
MAURICE On a de quoi payer tous les jardiniers et les bricoleurs du monde
pendant cent ans. Alors, qu’est-ce qu’on décide ?
SOLANGE Les jardiniers à droite, les bricoleurs à gauche.
MAURICE Je sens que ça va m’énerver.
SOLANGE Par exemple, s’il y a plus de jardiniers, ce sont les jardiniers qui…
MAURICE C’est bon on a compris.
— Tous choisissent leur camp. Sauf André, qui se tient à l’écart. —
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premier tableau
ADRIEN Disons que pour Solange madame Talmont est une très très pauvre.
MAURICE Le fantasme de la pauvreté. On aura tout entendu ici.
ANDRÉ En revanche, le fantasme de la soubrette a toujours existé. Bien
avant celui de l’infirmière ou de la maîtresse d’école… Ou de la bergère. Mais ce sont
des fantasmes plutôt masculins.
MADELEINE C’est moi qui ai dit à madame Talmont de s’adresser exclusive-
ment à Solange.
MAURICE Quelle idée ?!
MADELEINE Madame Talmont et moi avons de temps à autre des « tête-à-tête ».
Elle me comprend. Et je crois la comprendre aussi. Ça nous rapproche, comme qui
dirait. Alors un jour, profitant de notre intimité, je lui ai demandé « ça », pour Solange.
MAURICE Comme ça ?
AUGUSTIN On ne fait jamais rien « comme ça ». Surtout Madeleine.
Elle n’aime pas Solange.
MADELEINE Elle m’agace. Elle est comme un chien qui tourne toujours sans
jamais trouver sa place… ni son maître. Alors, lorsqu’elle est dans mon champ
de vision, ça me remplit de tristesse. Madame Talmont ne s’acharnerait sur personne
sans qu’on le lui demande.
CHARLOTTE Tu es vraiment dégueulasse.
AUGUSTIN C’est cocasse.
MADELEINE Ah ! Qui me parle ? Serait-ce mon époux ?
AUGUSTIN Raymond ?
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huitième tableau
MAURICE Je dissimule. Dissimil.
SUZANNE Je pense à haute voix… Madame Talmont s’ennuie, ça la ramollit,
alors je me suis dit : Si nous engagions un jardinier pour lui tenir compagnie.
AUGUSTIN N’importe quoi, il n’y a pas de jardin ; Madeleine est allergique.
SUZANNE Ce n’est pas l’important. Il n’aura qu’à s’occuper d’autre chose.
Le petit bricolage par exemple. Il y a sans arrêt du petit bricolage.
ANDRÉ Dans ce cas c’est un bricoleur, pas un jardinier.
SUZANNE Un jardinier ce serait mieux.
RAYMOND Pour jardiner, oui, pas pour bricoler.
SUZANNE Même. Moi je préfère.
MAURICE Suzanne  : Pour bricoler il faut un bricoleur. Pour ramoner, un
ramoneur. Pour administrer… Pour administrer il faut un administrateur. Pour piloter,
un pilote. Pour tapiner, une prostituée. C’est bon ?
ADRIEN Là, j’interviens car ce n’est pas tout à fait exact. J’ai connu une bou-
langère qui tapinait… En amateur bien sûr.
MAURICE Bien sûr.
ADRIEN Ce qui ne l’empêchait pas d’être douée.
Et très au point question sodomie.
MAURICE Je te fais confiance. J’expliquais à Suzanne.
MADELEINE Puisque vous insistez pour avoir mon avis, sachez que suis d’ac-
cord pour l’idée du jardinier. Qui connait le langage des fleurs sait parler aux dames.
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RAYMOND Oh non… pourquoi pas ici ?
Un petit service à l’assiette, madame Talmont.
TALMONT Ça me fait trop d’allers retours.
CHARLOTTE Ça la fatigue. Ce n’est pas difficile à comprendre, finally.
RAYMOND Quoi ! J’ai travaillé comme un dingue toute la semaine, j’ai bien
le droit de dire ce que je veux, non !
MAURICE Moi aussi j’ai travaillé, monsieur. La France entière a travaillé.
Et ce soir, la France entière mange sous la véranda, c’est comme ça.
RAYMOND C’est débile.
MAURICE C’est un point de vue.
RAYMOND Quand même, on est à quoi… Vingt pas de la véranda, vingt cinq.
ANDRÉ Trente sept, trente huit. D’où tu es, tu comptes un bon trente neuf.
SOLANGE C’est vrai. Il a compté.
RAYMOND Je propose le remplacement d’une Talmont vieille par une
Talmont jeune. Voir très jeune. Comme ça on pourra bouffer où on veut.
MADELEINE On ne touche à rien. Remplacer madame Talmont ce serait comme…
Comme remplacer la maison.
MAURICE Il ne faut pas exagérer.
CHARLOTTE C’est là ton problème Maurice. Tu n’exagères rien.
Tu es insipide. Insipid.
huitième tableau
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RAYMOND Augustin ?
AUGUSTIN Un crawl ?
RAYMOND Je ne crawle pas, je brasse.
MADELEINE Oh ! Tu t’en vas mon Gustin.
RAYMOND André ?
ANDRÉ Je coule. Désolé
AUGUSTIN Tu porteras les serviettes.
ANDRÉ Chiche.
RAYMOND Adrien ?
ADRIEN Allons, amis, offrir nos corps nus à la mer déchaînée.
RAYMOND C’est vrai, quand je crawle je suis tout de travers ; par contre
à la brasse je suis très fort.
AUGUSTIN Extraordinaire
ADRIEN Ma douce, tu accompagnes ?
CHARLOTTE Va, mon canard… avant que je te plume.
— Les hommes partent, sauf Maurice. —
SUZANNE Messieurs, serrez les fesses.
Les vagues sont énormes à cette saison.
premier tableau
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MADELEINE Pourquoi est-ce qu’il faut sans cesse être abandonnée des hommes ?
Pourquoi ce manque chronique de considération ? Quelque soit la circonstance,
ils s’arrangent pour nous faire un peu mal.
MAURICE C’est pour vous prouver que nous n’avons pas besoin de vous.
MADELEINE Pour « nous » prouver.
CHARLOTTE Pour « vous » prouver.
SUZANNE Si on parlait politique. C’est sexy la politique.
MAURICE Et si on ne parlait pas… du tout.
— Silence. Madeleine entonne « les feuilles mortes ».* —
MADELEINE Oh ! Je voudrais tant que tu te souviennes. Des jours heureux
où nous étions amis. En ce temps là la vie était plus belle.
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
MADELEINE ET SUZANNE Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
Tu vois, je n’ai pas oublié.
MADELEINE, SUZANNE ET CHARLOTTE Les feuilles mortes se ramassent
à la pelle. Les souvenirs et les regrets aussi. Et le vent du nord les emporte.
Dans la nuit froide de l’oubli. Tu vois, je n’ai pas oublié. La chanson que tu me chantais…
— Solange apparaît. —
MADELEINE, SUZANNE, CHARLOTTE, SOLANGE C’est une chanson qui nous
ressemble. Toi tu m’aimais et je t’aimais. Et nous vivions tous deux ensemble. Toi qui
m’aimais moi qui t’aimais.
SOLANGE — seule et enthousiaste. Mais la vie sépare ceux qui s’aiment…
premier tableau
Note
« Les feuilles mortes » (Prévert, Kosma)
sébastien barberon
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huitième tableau
Et moi oiseau de nuit que la lune rousse flétrit
Je danse tes empreintes déchirées et brunies
Je sombre d’infortune je suis l’eau basse du puits
Tantôt le corps chancelant tantôt le cœur occis
Témoins désastreux les cris et les blasphèmes
Sang bleu et veine rouge qui choquent et s’entremêlent
Panier d’oraison crevasses du temps même
Un limbe encéphale une pluie une grêle un gel
— Silence —
ANDRÉ Alors ?
MADELEINE J’adore.
SOLANGE C’est beau, hein ?
ADRIEN Étonnant…
RAYMOND Il y a un titre ?
ANDRÉ C’est de la poésie nouvelle vague. On ne titre plus. Ça enferme
le propos.
MAURICE Tu devrais faire de la politique.
SUZANNE En tout cas, on peut dire bravo.
AUGUSTIN Oui… bravo.
TALMONT — qui profite d’un silence. Je peux ? Je servirai le souper sous la véranda.
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PHOTOGRAPHIE 08
SUZANNE Abracadabra. 1951. L ’année des goujats. Des bourgeois.
Des petits pois. Des rutabagas aussi. Année des femmes de joie, des grands-mères
en cabas, des cigares de Cuba, des « Marie couche-toi là », des cinémas-sodas.
Des mains sur mes bas. Mes bas en soie, en toi, en moi… Des moi en toi des moi
en moi des toi en moi des toi en moi des toi en moi des toi en moi… Des vous en moi.
HUITIÈME TABLEAU
MADELEINE Ah ! On écoute André qui a quelque chose à nous dire. Vas-y.
ANDRÉ Oui, merci. Un peu d’eau.
MAURICE C’est grave ?
CHARLOTTE André est devenu membre bienfaiteur d’une sorte de club de poètes,
un cercle d’intellectuels, je n’ai pas très bien compris.
MAURICE C’est grave.
— Madame Talmont apparaît. D’un signe, Solange la fait taire. —
ANDRÉ Où sont-ce maudits petits corbacs et autres origoles funèbres
Bout en terre hommes qui bavent à s’en traîner la langue austère
Quand la gueuse à frivoles se démange et le téton et le derrière
Grand bien leur fasse en tout sens et de fort belles manières
Oui j’en ai pétri des amies et jouer de la chaloupe
Femme tigre Ô mon amour si tu montrais ta croupe
À la face du monde à ces volcans à ces boucs
Ils s’échaufferaient les maracas à la moiteur du souk.
huitième tableau
sébastien barberon
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MADELEINE Maurice ! Tu n’as pas envie d’un café brûlant ?
MAURICE Volontiers. Solange !
— Solange s’arrête. Regard noir. Elle sort. —
premier tableau
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PHOTOGRAPHIE 02
MAURICE Le matin du 15 mars 1953, je suis debout sur ma terrasse.
Je surplombe la capitale. J’ai un café à la main. Le Times est posé sur la desserte.
Je suis en robe de chambre et j’attends que le jour se lève. J’allume ma première
cigarette. Pendant que je fume je dois décider de quoi ma journée sera faite.
C’est ainsi chaque matin. Mais ce matin du 15 mars 1953, je n’arrive à rien. En regar-
dant le ciel changer progressivement de teintes, je pense aux anges et aux démons
qui vivent là-haut. Je pense à Staline et à Prokoviev, morts tous les deux à Moscou
il y a 10 jours. Je pense à tous les anonymes qui mourront aujourd’hui. Puis, je me
demande combien de temps il me reste à vivre. Je me surprends à sourire. J’ai trouvé.
Je sais comment occuper cette journée. Ils ne me refuseront pas ça. De toute façon,
nous ne nous refusons jamais rien, c’est plus simple. D’excitation j’allume une ciga-
rette et je prends le téléphone. J’appelle Augustin qui appellera André qui appel-
lera Adrien qui appellera Raymond. Dans moins de deux heures nous serons tous
ensemble, le caleçon dur comme la pierre, la pointe des seins tendue vers le ciel,
et nous profiterons de la vie.
DEUXIÈME TABLEAU
CHARLOTTE Tu as envie ?
RAYMOND J’ai envie.
CHARLOTTE Alors ?
RAYMOND J’ai envie et c’est tout. On s’arrête là.
CHARLOTTE Moi j’ai très envie. J’ai très très envie.
Alors je te propose la chose suivante…
RAYMOND Non.
deuxième tableau
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septième tableau
— Solange ricane —
AUGUSTIN Laisse, Solange, ce n’est pas pour rire.
— Silence —
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AUGUSTIN Rappelez moi quand ça marchera.
MAURICE Je viens de dire qu’il ne marche pas.
ANDRÉ Je te garde la place.
MAURICE Tu ne lui gardes rien du tout puisque cette saloperie ne prendra
plus aucune photo nom de dieu !
MADELEINE Détends toi Maurice.
MAURICE Tu me fais chier, Madeleine. Je suis détendu.
ANDRÉ Alors on joue aux échecs. Une petite partie.
MAURICE Je rentre sur Paris.
SOLANGE Ben pourquoi, tu arrives à peine.
MAURICE J’arrive et je repars. Je fais ce que je veux. Ça gène quelqu’un ?!
AUGUSTIN Tu sais, le vendeur, ce n’est peut-être pas de sa faute.
MAURICE La faute à qui alors ?! Au fabricant ? Peut-être bien.
Seulement voilà, moi le fabricant je ne le connais pas. C’est le vendeur que je connais.
Alors c’est lui qui prend la baffe. Je fais l’aller-retour.
ANDRÉ Maurice, ton appareil.
SOLANGE Je n’aimerais pas être le vendeur.
MADELEINE Pourtant ça te ferait du bien.
septième tableau
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deuxième tableau
CHARLOTTE Disons que je n’ai rien entendu. I repeat for you :
Je te propose donc la chose suivante…
RAYMOND C’est impossible. C’est comme ça. Ce n’est pas conforme.
CHARLOTTE Je dirai à tout le monde que tu me fais des propositions.
RAYMOND Tu ne ferais pas ça. Et puis tout le monde s’en fout.
CHARLOTTE Look at me please.
RAYMOND Hummm !
CHARLOTTE Prends-moi !
RAYMOND — bas. Marie-Odile… Merde, ce n’est pas Marie-Odile…
CHARLOTTE Prends-moi où je hurle ! Je hurle.
RAYMOND C’est bon, c’est d’accord, je te prends.
CHARLOTTE Presse-toi, and fuck me ! Fuck me ! Fuck me !
RAYMOND Bon dieu j’arrive je te dis je suis à toi mais calme toi tu veux bien.
CHARLOTTE Plus vite. Go ! Go !
RAYMOND Je fais de mon mieux.
CHARLOTTE J’ai envie. I want you here !
RAYMOND Tu vas voir ce que tu vas prendre ma belle !
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— Raymond, collé au dos de Charlotte, est en « marcel »
et le pantalon en bas des jambes lorsqu’Augustin apparaît. —
CHARLOTTE Quelle surprise. Vous arrivez tout juste ?
AUGUSTIN À point. Raymond.
RAYMOND Augustin.
AUGUSTIN Madeleine est restée dans l’auto. Elle dort. Les voyages la fatiguent.
À moins que ce ne soit l’alcool.
CHARLOTTE Je m’en occupe. Je vous laisse entre hommes.
AUGUSTIN Raymond ! Raymond ! C’est plus fort que toi, hein.
RAYMOND T’es gentil, parle moi d’autre chose.
AUGUSTIN Fais attention Raymond. C’est à Adrien. Et tu le connais, s’il ap prend
que tu te cognes sa bourgeoise, il est capable de te la refiler. Ne fais pas cette tête.
RAYMOND Elle savait que vous veniez ? — bas. La salope
AUGUSTIN Comment va ton affaire ?
RAYMOND Mal. J’ai des impayés et des ouvriers syndiqués.
AUGUSTIN La poisse.
— Madeleine apparait au bras de Charlotte  —
AUGUSTIN Ah ! Mes toutes belles !
MADELEINE Bonjour Raymond. Tu sens bon.
deuxième tableau
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septième tableau
— Mouvement général. Ils s’installent devant l’objectif. —
ANDRÉ Attends je prends ma veste. Je prends ma femme.
AUGUSTIN — à André. Je prends ta femme.
RAYMOND Kodak, ça claque !
MADELEINE Si c’est pour la postérité je veux qu’il me sente tout près de lui.
— à Augustin — Sers moi la taille, c’est du 38.
— Apnée générale. Maurice prend un cliché. —
RAYMOND Kodak, ça claque !
MAURICE Maintenant, les hommes seulement.
— Les femmes s’écartent, les hommes prennent une nouvelle pose et attendent. —
MAURICE Ah ! Attendez. C’est coincé, merde. Merde, un appareil tout neuf.
Quelle saloperie !!
ANDRÉ Qu’est-ce qu’on fait ? On reste ?
MAURICE Merde, ça me rend fou ! Comment c’est possible ?! Il est tout neuf !
SOLANGE Ne bougez pas. Ça va marcher.
MAURICE Non ça ne va pas marcher, il est coincé.
SOLANGE Mais si.
MAURICE Mais non. Il est coincé alors il ne peut pas marcher. Tu comprends
dans ta tête.
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PHOTOGRAPHIE 07
ANDRÉ 1952. Le 5 avril 1952. Ou 53. Mais le 5 avril c’est sûr. Veille du 6.
C’était Noël. Du sable plein les souliers. On s’était fait un pique-nique sur le sable.
À l’abri du monde. À l’abri des singes. Ça pue le singe. Comme la soie. Ça pue
la soie ça empeste le pétrole. Je veux dire quand c’est de la fausse. On a mangé
froid en hommage aux victimes de la faim. Mais bon quand on n’a pas vécu la situa-
tion c’est difficile de comprendre.
SEPTIÈME TABLEAU
— Solange et Augustin sont debout, l’un en face de l’autre.
Ils se donnent des coups de langue et des caresses.
Ils se reniflent, se tirent les habits, les soulèvent.
Tout ça provoque, et des sons gutturaux, et une danse étrange.
Madeleine les observe un moment. —
MADELEINE — à Augustin. Tu n’auras pas d’autre femme que moi tu le sais.
Et même si tu n’en as pas l’envie il faut te faire à l’idée. —  à Solange — Tu lui rendrais
service en lui disant que je suis belle au lieu de conne. Sais-tu que je ne fais plus ban-
der mon monsieur de mari et que notre intimité le contraint à baisser les paupières
plus basses que son pantalon. Ça reviendra. Ça revient toujours. Il faut faire l’effort.
La vieillesse m’a prise, comme ça, au hasard. Et pas lui. Il en est persuadé. Il ne le dit
pas il le crie. J’ai un cul et il ne sert plus. Sers-moi un verre. Un verre d’eau gazeuse.
— Augustin sert un verre à Madeleine. Maurice apparaît, brandissant un appareil photo. —
MADELEINE Oh ! Maurice !
MAURICE C’est un Kodak les amis ! Je me suis ruiné. Vous prenez la pose.
septième tableau
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deuxième tableau
CHARLOTTE Il sent l’homme.
MADELEINE L ’homme qui sent l’homme ne sent pas toujours bon.
AUGUSTIN Elle dit ça pour moi.
MADELEINE Raymond depuis toujours il sent bon. Il n’y a que nous ?
On va terriblement s’ennuyer.
AUGUSTIN Madeleine s’ennuie quand nous sommes trop nombreux, et elle
s’ennuie si nous ne le sommes pas assez.
MADELEINE Tu me connais vraiment bien mon Gustin. —  à Raymond. — Ta braguette
est ouverte, si je puis me permettre. Je vais m’asseoir un peu je crois.
— à Augustin. — Bichon tu veux bien t’occuper des bagages.
— Augustin sort. Charlotte se tient aux côtés de Madeleine. Elles observent Raymond. —
MADELEINE Tu t’intéresses à Charlotte ? Elle me l’a dit.
RAYMOND — bas. La salope.
— Il sort. —
chronique bourgeoise
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PHOTOGRAPHIE 03
CHARLOTTE Printemps 57. Deauville est sur son 31. Adrien… aussi. Paris
est prospère. Adrien… aussi. Une brise légère me caresse le bas du dos. Adrien… aussi.
TROISIÈME TABLEAU
— Tous sont réunis, des cadeaux à la main ou dissimulés. Ils attendent Suzanne. —
ANDRÉ Je la vois, là, dans le coin. Suzanne !
SOLANGE Arrête.
ANDRÉ Vu ! Suzanne, peau d’âne ! Mauvaise planquette.
RAYMOND André, nom de dieu, ta gueule.
ANDRÉ Toi même !
SUZANNE Tiens, vous êtes là ? Tous, extraits des tentacules parisiens.
Parissss ! Capital, essentiel. Ses boulevards, ses artères. J’ai l’impression que
cette ville m’aspire toute entière, réellement, jusqu’à me vider de toute substance.
J’ai la poitrine un peu lourde avec cette moiteur. Je suis comme dans la cage ferrail-
lée d’un petit ascenseur. J’étouffe, je transpire et c’est déplaisant. D’où vous êtes
vous ne pouvez rien voir mais je sais, parce que je le connais, qu’un agacement
conséquent s’installe subrepticement en moi. Mauvaise sensation. Vive l’extase, plutôt.
Lentement déglutir est le seul remède. Aujourd’hui est un jour différent. Aucune res-
semblance avec rien ni personne ; si l’on considère que le jour puisse être quelqu’un.
Une date comme un clou dans la tête. À chaque jour un temps qui s’écoule.
L ’Histoire a lieu et suit son cours. Avec ou sans nous, quelle importance. Aujourd’hui
mis à part. Exception faite de ce samedi 27 avril. Vous auriez pu ne pas venir, vous savez.
Rester chez vous. Chacun chez soi. Je ne sais pas, weekend chargé, surchargé,
troisième tableau
sébastien barberon
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sixième tableau
RAYMOND N’empêche que l’incapable dont il est question a trouvé le lende-
main une place chez Levassu-Guérin. Et aujourd’hui il roule en traction décapotable.
AUGUSTIN Si Levassu-Guérin embauche des imbéciles-incompétents, qu’est-
ce que j’y peux ? Ce n’est pas tout de même pas mon affaire. En attendant, Man-
sard, Grégoire et Lonferrand, ceux- là, ils ne seront récupérés par personne, tu peux
me faire confiance. Tricards de l’industrie.
MAURICE Et si tu faisais erreur.
AUGUSTIN Je ne fais pas d’erreur. Pas « ça ». Tous les membres du conseil
sont prévenus. Lundi à 8h, on les dégomme. À 10h ils seront déjà remplacés, à 12h
on trinque à leur déchéance et à 14h on continue comme si de rien n’était. Ils ne vont
quand même pas nous emmerder longtemps.
MAURICE Expéditif.
AUGUSTIN Les affaires.
SOLANGE Je rentre. J’ai un peu froid. Je dois couver un rhume.
MADELEINE Un rhum. Moi je dis : « couver un rhum. »
AUGUSTIN Je t’accompagne, veux-tu ?
SOLANGE Euh… oui, je veux…
— Solange sort, accompagnée d’Augustin. —
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ANDRÉ Hébétude. Et je t’imagine : « hébété ».
AUGUSTIN Fort de mon hébétude, je m’enquis aussitôt de connaître la rai-
son du refus. Et là, on me répond que le dossier est incomplet et que la procédure
n’a pas été respectée – Alors là je me lève… –  Voulez-vous bien, mon cher Mansard,
nous éclairer sur la situation. – Mansard, c’est lui qui est responsable du dossier et là,
normalement il doit de sentir très mal. Très très mal.
MAURICE Pourquoi ça ?
AUGUSTIN Parce qu’il fait des conneries plus grosses que son cul et qu’on
le soupçonne depuis quelques mois de faire joujou avec la trésorerie. Ce qui veut dire
qu’il n’est pas le seul impliqué. Il y a aussi Grégoire et Lonferrand.
SUZANNE Grégoire ?! Le beau Grégoire ? Un garçon si poli ? Est-ce pensable ?
AUGUSTIN Je vais les coincer. Je vais me les faire ces trois-là.
Je vais leur pourrir la vie jusqu’à ce qu’ils en crèvent.
MADELEINE Mamour…
MAURICE Et si tu faisais erreur.
AUGUSTIN Non non. Pas d’erreur possible. D’ailleurs Mansard a le couillo-
mètre à zéro quand je le croise. Ça c’est une preuve.
ADRIEN Qui n’a pas le couillomètre à zéro quand il te croise.
Tu es une grosse brute. Souvenez-vous ce pauvre contremaître qu’il a mis à pied
pour lui avoir tenu tête à propos d’une histoire de délai de production.
AUGUSTIN C’était un incapable !
MAURICE « Je refuse d’avoir affaire à des incapables. » Je te cite.
sixième tableau
sébastien barberon
p 18
troisième tableau
débordant de charges. Vous occupez, vous auriez pu. Vaquer à de l’occupatif.
Vous aviez à faire, c’est sûr. Des affaires importantes et qui vous tenaient à cœur,
au moins. Vous auriez du faire, entreprendre, « Ne pas remettre à plus tard car il sera
trop tard. » C’est un bon principe en principe. Après on est tenu de se forcer. Et quand
on se force on est plus soi-même. On est habité par une sorte d’étranger, un autre
qu’on méconnaît totalement. Mais force est de constater que vous n’aviez rien de mieux
ce jour à vous mettre sous la main que l’invitation grotesque que je vous envoyâtes,
par convenance, un soir de souffrance solitaire, et dans laquelle je vous confiai l’idée
de vous réunir le jour où ma mère me mit au monde.
— Solange s’éclipse, courbée et les jambes serrées —
ANDRÉ Où tu vas-tu ?
SOLANGE C’est organique.
SUZANNE Et vous êtes là. Vous avez fait le déplacement. Vous avez roulé
jusqu’à moi. Une formalité quand on possède, et un véhicule à carburant, et le car-
burant. Et vous êtes beaux. Ça se dit. Et qu’est ce que cela signifie ? Que vous êtes
ici, et pas à Tataouine. Rien d’autre. Ça ne signifie rien d’autre. Moi, je suis arrivée,
plus tôt, hier, avec le soleil. Juste lui et moi, pendant quelques heures.
J’ai trente cinq ans messieurs dames. J’ai trente cinq ans. J’ai vérifié plusieurs fois
l’année. J’ai refait mes comptes. Une erreur est si vite arrivée, un défaut de calen-
drier, une année gratuite. Non, tout est en ordre. Trente cinq, pile. Et je les fais.
Je les ai, donc je les fais. Pas d’histoire.
MADELEINE Alors, on trinque ?
AUGUSTIN Joyeux anniversaire Suzanne, joyeux…
— Le chant, très peu suivi, retombe aussitôt —
MAURICE Les cadeaux, on te les donne ou on les brûle ?
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SUZANNE Qu’est-ce que j’y peux ? Plus de trente quatre. Ni de trente deux,
ni de vingt huit, ni de dix neuf, ni de quinze. Je n’ai pas pu les retenir. Toutes
ces années qui se tapissent dans l’ombre, aux tréfonds de ma mémoire… Ça me fiche
en l’air. Quelqu’un me prend dans ses bras ?
— Maurice s’approche de Suzanne. Il l’enlace. Une file indienne se forme pour enlacer Suzanne. —
AUGUSTIN Champagne !
RAYMOND Musique !
MADELEINE Champagne !
— Raymond s’approche du gramophone et met le disque « avant d’être capitaine »*.
Augustin distribue des cigares, Madame Talmont apporte le champagne. Une piste s’improvise.
Suzanne et Raymond dansent très serrés. Ils s’embrassent et se caressent sans retenue. —
troisième tableau
Note
« Avant d’être capitaine » (Gabriello, Alongi) orchestre sous
la direction de M. Jacques Janin
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sixième tableau
RAYMOND J’aurais dit  : « mouvement perpétuel » au lieu de « perpétuel mou-
vement ». Mais c’est comme tu veux. C’est toi qui choisis.
AUGUSTIN Oui c’est intéressant. Donc je poursuis. –  Vous le savez, chacun
d’entre nous est un maillon, une cellule vivante, une pierre de l’édifice. – Là je laisse
un silence, court.
MADELEINE C’est bien mon Gustin
AUGUSTIN Et j’attaque.
– Et il suffit d’un seul pour déséquilibrer et remettre en cause les efforts de tous.
Pour affaiblir nos convictions et anéantir nos motivations… –
CHARLOTTE Anéantir ?
AUGUSTIN —  Il cherche le mot juste  — Assombrir. Assombrir nos motivations.
– Dois-je vous rappeler que nous sommes les survivants d’une guerre qui a laissé
derrière elle un pays dévasté. Qu’elle a entraîné la mort de nos frères, de nos cou-
sins, de nos fils, de nos voisins. Et que, si nous sommes debout aujourd’hui, c’est pour
participer de toutes nos forces à la reconstruction de notre belle nation. Il n’est pas
question d’intérêts personnels, d’enrichissement à n’importe quel prix. Il est question
de devoir. De devoir et de mémoire. –
ADRIEN Tu crois à ce que tu dis ?
AUGUSTIN En partie.
ADRIEN Oui, en partie.
AUGUSTIN Alors, pardonnez ma colère et comprenez ma stupeur lorsque
j’apprends, par le plus pur des hasards, lors d’un dîner de gala où l’on me plaça
à côté du préfet, que notre autorisation d’agrandissement est tout simplement refu-
sée. Fort de mon hébétude…
chronique bourgeoise
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sixième tableau
PHOTOGRAPHIE 06
ADRIEN Indubitablement le soleil pique au printemps autant que la neige
brûle en hiver. Néanmoins la valeur sûre de l’automne offre à nos yeux une myriade
de couleurs, qui s’étend du jaune pourpre au gris vert. Une belle saison en somme.
Cette année là, le grand absent, c’était l’été. 1956 aura été une année sans été.
« Une année sans têter », m’a dit Lucien, le garçon coiffeur, pour qui la saison chaude
annonce son lot de conquêtes féminines. En mai déjà, la pluie incessante a fait
se rhabiller les moins frileux. On aurait dû se méfier. Y voir un signe. Juin fut catas-
trophique. Pas moyen de pisser dehors. Juillet, personne ne l’a vu. Quant à Août
on n’a rien pu lui reprocher il a toujours été dégueulasse. Disons que pour cette fois,
ce n’était pas pire. Et tant bien que mal, un peu à l’image d’un tacot brinquebalant
qui vit ses dernières heures, on est arrivé en septembre, épuisés d’un été sans été.
SIXIÈME TABLEAU
— Le gramophone crachote *« La valse du carillon »* .
Charlotte et André disputent une partie d’échec, sous l’œil expert de Raymond.
Les autres lisent la presse, sirotent une liqueur, se prélassent…
Augustin, lui, jette les dernières notes sur un carnet. —
AUGUSTIN Je vous lis :
– Mes chers collègues, mes chers partenaires, mes chers collaborateurs…
— Il va au gramophone et le coupe.
Réactions d’indignations. Imperturbable, il reprend. —
AUGUSTIN Je vous lis :
– Mes chers collègues, mes chers partenaires, mes chers collaborateurs. Vous n’êtes
pas sans savoir que le monde bouge, que le monde change. Et que nous sommes
les fondateurs de son perpétuel mouvement. – C’est une jolie formule, j’aime bien.
Note
« La valse du carillon » Orchestre Marius Brun
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quatrième tableau
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PHOTOGRAPHIE 04
ANDRÉ En 1954, quand une poule donne un œuf, on remercie le ciel
d’avoir inventé la poule, sans laquelle il n’y aurait pas d’œuf. En 1954, quand
un coq veut une poule, il claque des doigts et la poule arrive. En 1954, si après avoir
usé ses doigts à les claquer, aucune poule ne vient, le coq peut toujours entrer dans
un poulailler, payer comptant, prendre la poule de son choix et repartir la crête
en l’air. En 1954, tant que la poule fera des œufs, il y aura toujours des coqs pour
se payer des poules. Et des poules pour profiter des coqs.
QUATRIÈME TABLEAU
CHARLOTTE Adrien est parti vivre à New-York quelques temps. Il dit que l’air
américain est meilleur pour son teint. Il dit que je suis encore trop jeune pour com-
prendre. Il dit que je dois profiter des hommes tant qu’il y en a encore. Il dit qu’il
a ren contré une femme qui me ressemble, et une autre qui ne me ressemble pas.
Il dit qu’un pays qui n’a pas d’Histoire c’est plus simple à vivre. Il dit qu’il aime le jazz
et les lasagnes.
ANDRÉ Louis, Miles, Duke, le Cotton Club…
AUGUSTIN Tu aurais dû partir avec lui. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
CHARLOTTE Il m’a dit qu’il allait faire un tour. Je ne pouvais pas deviner.
Il m’a appelé le lendemain soir pour me prévenir qu’il ne fallait pas compter sur
lui pendant quelque temps. J’entendais des klaxons et des sirènes derrière lui.
Je lui ai demandé où il était. Il m’a dit New-York. J’ai dit New-York ? Il m’a dit oui
New-York. J’ai dit qu’est-ce que tu fais à New-York ? Il m’a dit rien de particulier
je me promène. J’ai dit tu ne pouvais pas te promener en bas de l’immeuble dans
le square comme tout le monde ? Il m’a dit qu’à New-York aussi il y avait des squares.
Et qu’à New-York aussi il y avait du monde. J’ai dit heureusement que tu as pris ton im-
per il parait qu’il pleut parfois à New-York. Il m’a dit oui je sais. J’ai dit bon ben au revoir.
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cinquième tableau
ADRIEN Charlotte a vomi dans les escaliers. Ça empeste.
MADELEINE Charlotte est une petite nature. Elle ne sait pas boire.
ADRIEN Madame Talmont, vous voulez bien…
TALMONT Je sais ce que j’ai à faire.
— Elle sort. —
MADELEINE Viens t’asseoir là. Et donne m’en un peu.
— Adrien s’assoit en face de Madeleine et lui tend sa topette. —
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MADELEINE Est-ce que les soldats allemands ont réquisitionné la maison ?
TALMONT Non.
Une seule fois un Bosch a dormi dans le salon, avec ma sœur. Enfin, je veux dire,
un soldat allemand. Il est parti le matin.
MADELEINE Avec votre sœur ?
TALMONT Lui, c’était un trouffion. Elle, ce qui l’intéressait, c’étaient les offi-
ciers, les commandants.
MADELEINE Alors elle a trouvé un commandant ?
TALMONT Elle a trouvé la syphilis en 42 elle est morte en 43. Je peux ?
MADELEINE C’est triste.
TALMONT C’est comme ça. Elle l’a cherché.
MADELEINE Vous pensez qu’elle a été punie de coucher avec des allemands ?
TALMONT Non.
MADELEINE C’est ce que vous pensez. C’est ce que tout le monde aurait pensé
à votre place.
TALMONT C’est de l’histoire ancienne.
MADELEINE L ’histoire… Nous sommes l’Histoire. On ne peut rien oublier.
TALMONT Je dois aller préparer la volaille pour demain. Bonne nuit.
— Adrien apparaît, une topette à la main. —
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quatrième tableau
Il m’a dit bonne journée. J’ai dit on est le soir. Il m’a dit ah oui pardon et il a raccroché.
C’était il y a un mois. Hier matin j’ai reçu sa lettre.
SUZANNE Vas le rejoindre, ton Adrien.
CHARLOTTE Quitter Paris ? Toute seule ?
SOLANGE Partir sans bagage, hop à l’aventure. Seule et nue à travers
le monde. Les pensées exaltées et la raie des fesses ouverte à tous vents.
TALMONT Monsieur Maurice, je suis prête.
MAURICE Ah oui, je vous avais oublié.
TALMONT Le marché ferme à 11h.
MAURICE Je vous donne les clés.
TALMONT Je ne conduis pas.
MAURICE Vous verrez ce n’est pas très compliqué.
SUZANNE Elle te dit qu’elle ne conduit pas.
MAURICE Et alors, elle peut quand même essayer, non.
RAYMOND Je vous emmène.
TALMONT C’est monsieur Maurice.
MAURICE Quoi, c’est monsieur Maurice !
Là, il y a monsieur Raymond qui remplace monsieur Maurice.
TALMONT Ce qui est dit est dit.
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MAURICE C’est bon. Le premier qui rit…
TALMONT On passe prendre Simone. C’est sur le chemin.
MAURICE Simone, Yvonne, Thérèse, toutes vos copines…
TALMONT Je ne connais pas d’Yvonne. Et Thérèse elle est à l’hôpital.
— Maurice sort, suivi de Madame Talmont. Silence, puis rire général. —
MADELEINE Maurice fait sa tête de cochon. Hein, mon Maurice.
Hein mon cochon.
— Maurice réapparait. —
MAURICE Madeleine ! — Silence — Merde !
— Maurice sort. Les rires reprennent. —
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cinquième tableau
MADELEINE Et pourquoi ça, voulez-vous ?
TALMONT Je n’en sais rien.
Je dis ce qui me passe par la tête, ne faîtes pas attention. Je peux débarrasser ?
MADELEINE Débarrassez ce qu’il vous plaira. Débarrassez la plage de son
sable. Débarrassez la mer de son eau. Débarrassez le ciel de ses étoiles.
Débarrassez-vous de moi si je vous ennuie.
TALMONT Vous dormirez dehors ou dans votre chambre ?
MADELEINE Je n’aime pas être dans ma chambre. Mon mari ronfle fort et trans –
pire b e a u c o u p . O n d i r a i t q u e l e l i t l u i a p p a r t i e n t e n t i è r e m e n t . À P a r i s , d a n s n o t r e
immeuble, nous avons chacun notre chambre, ce n’est pas la même chose vous com-
prenez. Pour ce qui est de passer la nuit dehors, comment dire, je suis peureuse je crois.
Il me manque les murs. Alors que faire ? C’est insoluble.
TALMONT Vous pouvez ne pas dormir.
MADELEINE Oui, j’ai expérimenté ce que vous dîtes. Je n’y arrive pas.
À un moment donné, « toc », je sombre. C’est plus fort que moi. Même pendant
la guerre, les soirs de bombardements, tout le monde avait les yeux grands ou-
verts, prêts à mourir, et moi non. Sans doute alors que je n’étais pas prête à mourir,
qu’en pensez-vous ?
TALMONT Allez-vous coucher.
MADELEINE Est-ce que vous les entendez encore, vous, les bombardements ?
TALMONT Il m’arrive d’y penser mais je ne les entends plus.
MADELEINE Où étiez-vous en 39 ?
TALMONT Ici. Je n’ai jamais bougé.
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PHOTOGRAPHIE 05
SOLANGE En 38, mon père avait une petite affaire de pièces détachées.
Trois ouvriers qualifiés, plus mon père. Ma mère faisait la potiche à la porte
de l’atelier. Elle avait le béguin pour Luis, le clandestin à la peau brune. En 39,
quatorze ouvriers, pas tous qualifiés, plus mon père, derrière un bureau. Et ma mère
devant la porte de l’atelier. Cette fois c’était pour François, un gars taillé comme
un arbre. En 42, cent douze ouvriers, dont quatre vingt neuf étaient des femmes,
plus mon père. La petite affaire sous-traitait pour l’état, section armement.
Ma mère contrôlait les entrées et sorties, surtout celles de Jules et de Constance.
Depuis peu, elle donnait dans les deux camps. En 46, retour à la pièce détachée,
quatre cent cinquante deux employés, plus mon père en 3 pièces impeccable.
Les commandes avec l’étranger, les investissements, les capitaux, les amants
de ma mère… En 55, mille sept cent vingt trois hommes pour quarante femmes.
La libido de ma mère implose un soir de beuverie. Elle laisse mon père, seul et riche.
Puis mon père me laisse, seule, et encore plus riche.
CINQUIÈME TABLEAU
TALMONT Vous êtes saoule, madame.
MADELEINE Vous devriez essayer.
TALMONT Ça m’arrive.
MADELEINE C’est curieux, vous ne paraissez pas déprimée.
TALMONT Je ne bois que pour le plaisir de l’ivresse.
MADELEINE Amusant. Je vais y réfléchir.
TALMONT Pour vous, c’est trop tard.
cinquième tableau
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cinquième tableau

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