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LE DERNIER
REMPART
A V ANT LA
NUIT
Cette pièce est enregistrée au répertoire de la Société des auteurs compositeurs
dramatiques. Son exploitation est soumise à autorisation.
par Sébastien Barberon
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« Le Roi est mort, vive la Reine ! »
L’action se déroule sous une monarchie constitutionnelle imagi –
naire, et dans un espace temps contemporain.
Acte I – A quelques jours de remplacer feu son père sur le trône,
Désirée, jeune reine promise, fait face à l’empressement des
courtisans et découvre les arcanes d’un royaume qu’elle répu –
gne.
En refusant sa destinée, Désirée fait naître en elle une rébellion
qui la mènera jusqu’à la misanthropie…et à la fuite.
Acte II – Alors privé de représentant, le royaume se disloque.
Les désaccords se multiplient et les hommes perdent pieds. Une
tourmente dont seuls quelques uns se relèveront.
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LADY DAISY
LE PREMIER LE SOLDA T
LA MEURTRICIÈRE
LA MONITRICE
VIL BREQUIN
LA NOURRICE
LE SAGE, CHEF DU CONSEIL
JÉRÉMY POT, JOURNALISTE DE RADIO-RADIO
LA GRAND-MÈRE
WILFRIED
LE RÉGISSEUR
LE GONFLEUR DE BALLON
LE PORTEUR DE FIOLE
LE PRÉPARA TEUR DE CLÉ
LA COMPTEUSE DE PÉT ALES
L ’ AIDE DU GONFLEUR ET LA GUETTEUSE
L ’ ANONCEUSE
LA BRODEUSE
LES PERSONNAGES
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ACTE I
Noir plateau et noir en salle
La réplique le roi est mort, vive la reine est dite
d’abord par une voix, puis reprise en chœur. S’en-
suit alors un brouhaha qui commente la réaction
du peuple à l’annonce.
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JÉRÉMY POT – C’est un événement incroyable qui se prépare ;
un noble événement dont nous suivons chaque préparatif et que
Radio-Radio vous retransmet dans les moindres détails. Un spec-
tacle monarchique sans précédent puisque d’ici deux jours nous
allons assister au couronnement non pas d’un roi, comme c’était le
cas avec Philibert, Joseph, Gontran, René, Gaétan, Isidore, Ulrick,
Léon et tant d’autres, mais d’une toute jeune reine, La reine Désirée,
fille de notre feu bien aimé roi Edward, qui s’est éteint paisiblement
d’une gangrène foudroyante.
Sautez Madame, dans votre plus belle robe d’hermine, vous Mon-
sieur, dans votre apparat le plus clinquant, car c’est en grandes
pompes que nous allons célébrer ce jour tant attendu par la popu-
lation, l’événement majeur et populaire où les plus grands côtoient
les plus humbles. Aux quatre coins de notre bien-aimé royaume,
Radio-Radio vous propose la diffusion d’un « sacré sacre ». Alors
rendez-vous demain pour une journée…sans fin.
C’était Jérémie Pot, tout excité, en direct du bas de la tour des
gardes. A vous Radio-Radio
LA MONITRICE – Bonjour bonjour. Aujourd’hui, nous devons revoir
l’ensemble des règles protocolaires. C’est la proto-école du proto-
cole. Alors oui, donc, j’ai listé une petite série de mini questions à
vous poser…
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DAISY – Qui le demande ?
LA MONITRICE – Le protocole. Oui, c’est le protocole qui veut que
vous suiviez le protocole. Le protocole indique ce que vous devez
faire et quand vous devez le faire.
DAISY – Il ne dit pas pourquoi.
LA MONITRICE – Qui ? Le protocole ?
DAISY – Oui, le protocole.
LA MONITRICE – Non, le protocole ne renseigne pas du pourquoi,
mais du comment.
DAISY – Qui renseigne du pourquoi ?
LA MONITRICE – Je ne sais pas. Moi, je suis le protocole.
Première situation. Vous vous promenez dans les rues, heureuse
et charitable. Soudain, vous croisez un citoyen qui ne se découvre
pas lorsqu’il vous voit. Que faites-vous ? Réponse A : C’est vous
qui vous découvrez. Réponse B : Vous le giflez. Réponse C : Vous le
faites enfermer et lui confisquez ses biens.
DAISY – A, je me découvre.
LA MONITRICE – Là, je sais que vous l’avez fait exprès, pour me
taquiner. Bon, celle-ci comptait pour du beurre. Deuxième ques-
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tion, et cette fois-ci c’est du sérieux. Attention, écoutez bien. Lors
de votre couronnement, c’est-à-dire demain, le conseil des sages
vous remet la clé de la cité. Oulala ça va être grandiose. A l’unis-
son, ils prononcent la formule. Simul professum ecta dexi optimum.
Vous leur répondez. Réponse A : Nictum optimum. Réponse B :
Gentilis nictum optimum. Ou réponse C : Opératum nictum opti-
mum. Alors ? C’est facile.
DAISY – Disparum instantanum. Sors d’ici immédiatement !!!
LA MONITRICE sort en courant
LA MEURTRICIÈRE – Je tue il. Il tue je. Elle tue nous. Elle nous tue.
Elle vous tue… La meurtricière.
Qui-est-elle-que-veut-elle-d’où-vient-elle-où-va-t-elle, cette
meurtricière ? Du fond des âges racontent les uns. Des terres inter-
dites proclament les autres. A t-elle seulement un âge et un visage
? Elle serait belle et ténébreuse disent les anciens. Elle monterait
en amazone une bête noire et ailée, ajoute les légendes. Elle ar-
merait le bras de cent mille guerriers. Existe t-elle seulement ?
Assurément.
Meurtricière est une fonction d’excellence, savez-vous ? Car il
n’est pas si aisé d’occire son prochain. De l’occire sans perdre son
sang-froid, sans ciller. Et sans culpabilité. Sans cette culpabilité
qui gâche tout, qui rend le meurtre caduc. Or, un meurtre ne peut
pas devenir caduc. Un meurtre est un meurtre. On n’annule pas
un meurtre, vous comprenez. La fin du meurtre c’est la fin de l’hu-
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manité. Et toujours l’humanité a tué. Toujours. C’est dans sa nature
profonde.
Elle sort
LE SAGE – Des bruits courent que tu serais souffrante. Est-ce vrai ?
DAISY – Je voudrais parler…Je voudrais…s’il vous plaît…j’ai
quelque chose à dire…écoutez-moi. A coup sûr vous allez mal le
prendre…écoutez-moi. Je ne peux pas être votre reine. Je ne veux
pas être votre reine. Je suis désolée. Je vous aime beaucoup, c’est
vrai, vous comptez pour moi, soyez-en assurés. Mon père, lui, était
un vrai roi. Juste, courageux…il méritait sa place. Comprenez alors
que je ne sois pas à la mienne. Je ne suis pas mon père, seulement
sa fille voyez-vous. Je n’ai pas le droit de vous tromper.
LE SAGE – Les textes disent : Le descendant direct. Tu n’as pas le
choix. Que tu veuilles ta place ou non nous importe peu. Tu as un
devoir, accomplis-le. C’est ce que nous te demandons.
DAISY – C’est absurde.
LE SAGE – Tu insultes les textes !
DAISY – Vos textes ne laissent-ils aucune place à l’indulgence ?
Vos textes sont des prescriptions qu’il faut suivre quand il est pos-
sible de les suivre, mais qu’advient-il lorsque les circonstances
pèsent lourdement en leurs défaveurs ? Quelle est l’alternative ?
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LE SAGE – Les textes sont les textes. Les textes ne se soumettent
pas.
DAISY – J’implore votre sagesse.
LE SAGE – Une reine n’implore pas. Montre-toi à la hauteur du
rendez-vous.
le sage sort
LE PREMIER LE SOLDA T – Premier soldat au rapport. Primo, et
en guise de prologue : Ce n’est pas parce que nous sommes au
grand air que nous sommes pour autant plus tranquilles. Sachez
que nous profiterions bien d’une auberge fleurie et d’une rôtissoire
assortie. Ca c’est dit. Notre ennemi, quoiqu’invisible jusqu’alors, ne
nous laisse aucun repos. Nous le supposons coriace et hardi. C’est
pourquoi, en sus des patrouilles qui n’ont pas la trouille, j’ai pris
la liberté de faire dresser un champ de leurres. Rien à voir avec les
crêpes. Ce sont un millier de soldats de paille, sorte d’épouvan-
tails effrayants, qu’intimident et déconcertent à coup sûr les plus
terribles guerriers. Enfin au moins les premières secondes, parce
que, inévitablement, une fois l’effet de surprise passé…Bref, comme
vous le constatez, nous avons l’âme à tenter quelques diversions et
ma foi nous n’en sommes pas peu fiers. Je sollicite, pour parer aux
désœuvrements des plus faibles d’entre nous, quelques tonneaux
de bières blondes et corsées, ainsi qu’une pleine cantine de jeux
de dés, jeux de cartes, jeux de fléchettes et de petits chevaux. Voici
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la liste complète. Et le petit tas, ici, ce sont mes notes de frais. Pou-
vons-nous compter sur votre divine bonté ?
DAISY – Vous pouvez.
LE PREMIER LE SOLDA T – avant de quitter la reine Ah, nous ne décla-
rons aucune perte. Tout de même. Fin du rapport et bonne journée.
Il sort
LE RÉGISSEUR – Où en est-on ?
LE GONFLEUR DE BALLONS – On n’a jamais été aussi près de la
fin, patron.
LE RÉGISSEUR – Ce n’est pas une réponse satisfaisante. Toi, que
reste-t-il ?
LE GONFLEUR DE BALLONS – Des bricoles.
LE RÉGISSEUR – Bricoles ? On a dit : « Aucun détail dans la gueule
du hasard ». Il s’agit du protocole, pas de bricoles, nom de dieu.
L ’ ANONCEUSE – Maître, l’honorable Ferdinand vous prie d’accepter
six faucons savants, et rend hommage à la future reine.
LE RÉGISSEUR – J’accepte. Dites-lui que j’accepte, que la reine aus-
si accepte. Que nous acceptons. Où est la clé ?
LE PRÉPARA TEUR DE CLÉ – Ici !
LE RÉGISSEUR – Faites voir…Montrez-la moi. Quel imbécile ! Le
coussin n’est pas le bon coussin. Celui-ci est jaune, n’est-ce pas. Et
celui que nous voulons est…bleu.
LE PRÉPARA TEUR DE CLÉ – Bleu clair, bleu foncé ?
LE RÉGISSEUR – Bleu ! Simplement bleu.
LE PRÉPARA TEUR DE CLÉ – Oui, bleu.
L ’ ANONCEUSE – Maître, le noble Giuseppe envoie quatre carrosses
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d’argent et vous prie d’adresser à la jeune reine toute son admiration.
LE RÉGISSEUR – Remerciez-le pour ça et dites-lui en retour qu’il sera
bien assis à la cérémonie. Qu’est-ce que c’est que ça ?
LA PRÉPARA TRICE DE PÉT ALES – Les cent vingt et un pétales.
LE RÉGISSEUR – Les pétales ? Ha oui, les pétales. Combien ?
LA PRÉPARA TRICE DE PÉT ALES – Cent vingt et un.
LE RÉGISSEUR – Je vous ai entendu dire « les 1 22 pétales »
TOUS – Cent vingt et un.
LE RÉGISSEUR – J’ai entendu 1 22. Je suis sourd ?
LA PRÉPARA TRICE DE PÉT ALES – Non.
LE RÉGISSEUR – Recomptez !
LA PRÉPARA TRICE DE PÉT ALES – Mais, j’ai déjà…
LE RÉGISSEUR – Recomptez. Pas « discuter », pas « contredire » mais
recomptez. La clé, vous avez testé la clé, naturellement. C’est la bonne
clé, n’est-ce pas ? Aucun doute ?
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LA PRÉPARA TRICE DE CLÉ – Aucun.
LE RÉGISSEUR – Redites-moi ça.
LA PRÉPARA TRICE DE CLÉ – Aucun.
LE RÉGISSEUR – Doute
LA PRÉPARA TRICE DE CLÉ – Doute.
LE RÉGISSEUR – regarde sur sa liste de noms Wilfried !!
WILFRIED – dans son dos Présent
LE RÉGISSEUR – Ah, oui, bon, je ne vous avais pas vu.
WILFRIED – A votre service.
LE RÉGISSEUR – Encore heureux.
WILFRIED – Et, qui a-t-il pour votre…service?
LE RÉGISSEUR – Je vérifie que vous répondiez bien à l’appel de
votre nom.
WILFRIED – Je crois que oui.
L ’ ANONCEUSE – Maître, les seigneurs Brumel, Liadov et Bononci-
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ni offrent chacun un petit coffret de bijoux et espèrent un entretien
avec la reine dès que possible.
LE RÉGISSEUR – Elle dit merci pour les coffrets et elle ajoute
qu’elle les recevra. Ils n’ont pas à s’en inquiéter c’est prévu. Tout est
prévu. Tout. à un autre Vous là, venez me voir. Que faites-vous ? Vous
ai-je confié une mission ?
UNE OUVRIÈRE – Vous voulez dire…quelque chose à faire ?
LE RÉGISSEUR – La jeune reine, ses préparatifs, où en est-elle ?
Quelqu’un peut-il aller voir ce que fiche la jeune reine ? à La guetteuse
Oui, vous, allez-y…discrètement. Très discrètement. Je vais mourir,
moi. Hep là ! Vous comptez garder ça sur vous ? C’est scanda-
leux, c’est horrible et ça vous fait un gros ventre. Allez passez autre
chose. Oust ! Wilfried !
WILFRIED dans son dos – Présent.
LE RÉGISSEUR – C’est bien. Très bien.
à un autre Ôtez-moi ces ballons ! Qui vous a dit de faire ça ?! C’est
une cérémonie d’intronisation, pas une kermesse. Ôtez-moi ces
ballons ridicules. Presto ! Chierie ! Le discours ! Voilà ! A s’occuper
du travail des autres, on en oublie le sien. Chierie de chierie et de
chierie. Wilfried !!
WILFRIED – Ici.
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LE RÉGISSEUR – Apportez-moi un parchemin, une plume d’au-
truche, du vin rouge et des glaçons. Fissa. Et un siège ! Nom de
dieu, on a rien pour s’asseoir !
L ’ ANONCEUSE – Maître, la gracieuse épouse de lord Timpton fait
don du « Petit ange aux enfers » un tableau d’une grande valeur, et
invite notre jeune reine à passer quelques jours à la campagne.
LE RÉGISSEUR – Elle y songera…dans quelques années. Et don-
nez-lui une invitation officielle, c’est tout ce qu’elle attend cette
vieille peau. Holà Holà, tout doux l’ami, qu’est-ce que vous trans-
portez là, sans permission ? Je peux savoir ?
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LE PORTEUR DE FIOLE – Une fiole, je crois.
LE RÉGISSEUR – Je le crois aussi l’ami. Et qu’est-ce qu’il y a donc
dans cette fiole…sans étiquette, hein ?
LE PORTEUR DE FIOLE- Un liquide je présume.
LE RÉGISSEUR – Vous êtes perspicace. Qui vous l’as donnée ?
LE PORTEUR DE FIOLE – Le maître parfumeur, c’est à dire mon
maître.
LE RÉGISSEUR – Ouvrez. Reculez. Non, pas vous, les autres.
LE PORTEUR DE FIOLE – J’ouvre
LE RÉGISSEUR – Doucement
LE PORTEUR DE FIOLE- J’ouvre doucement. Et rien ne se passe.
LE RÉGISSEUR – M’ouais…
LE PORTEUR DE FIOLE- Vous voulez sentir ?
LE RÉGISSEUR – Vous, sentez.
LE PORTEUR DE FIOLE – Orange, tilleul, menthe…
LE RÉGISSEUR – Et ?
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LE PORTEUR DE FIOLE- Une pointe de réglisse.
LE RÉGISSEUR – Ça va. aux autres C’est bon, on reprend. Allez, on
reprend j’ai dit.
WILFRIED – Le siège, la plume, le vin, les glaçons.
LE RÉGISSEUR – Pas d’encre ?
WILFRIED – Pas d’encre.
LE RÉGISSEUR – Et je fais comment pour écrire ? Avec de la fiente
de pigeon ?
LA GUETTEUSE – C’est fermé. Pardon, mais la porte de la jeune
reine est fermée. Clac clac.
LE RÉGISSEUR – Collez votre oreille !
LA GUETTEUSE – C’est fait. Rien entendu
LE RÉGISSEUR – Regardez par le trou de la serrure. À la préparatrice
de pétales Vous, vous recomptez, hein.
LA GUETTEUSE – La clé est dedans, de l’autre côté de la serrure,
et on n’y voit rien, c’est nuit noire.
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LE RÉGISSEUR – Frappez à la porte, idiote. Dites que c’est moi qui
m’inquiète et demandez des nouvelles.
LA GUETTEUSE – J’ai fait comme vous dites, j’ai frappé.
LE RÉGISSEUR – Frapper comment ?
LA GUETTEUSE – Toc toc toc, et toc aussi.
LE RÉGISSEUR – Et rien ?
LA GUETTEUSE – Rien.
LE RÉGISSEUR – Impossible. Vous ne savez pas frapper. À un autre
Vous, allez-y. Frappez jusqu’à ce qu’on vous ouvre, c’est compris ?
à L’anonceuse Quoi encore ?!
L ’ ANONCEUSE – C’est la confrérie des maitres d’armes qui offre
sept coupelles d’argent, serties de pierres précieuses, comme le
veut la tradition. Quant à la confrérie des gens de biens, elle a
déposé grande quantité de rares étoffes. Et il y a aussi la confrérie
des ébénistes et charpentiers réunis…
LE RÉGISSEUR – Oui, oui, oui. Remerciez-les et rangez-moi tout
ça, occupez-vous les mains, trouvez des gens et stockez.
LE RÉGISSEUR – Qui s’occupe de l’oriflamme et des bannières ?Wil-
fried réapparaît avec une coupelle qu’il tend au régisseur Qu’est-ce que c’est ?
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WILFRIED – De la bonne fiente de pigeon, Monsieur. Fraîchement
cueillie.
LE RÉGISSEUR – Wilfried, c’est ça ?
WILFRIED – Absolument.
LE RÉGISSEUR – Faites-moi penser de vous jeter par la fenêtre.
WILFRIED – Tout à fait, Monsieur.
LE RÉGISSEUR – On s’active, on s’active. On ne lâche rien.
DAISY – « Les Textes ne se soumettent pas. Les Textes ne se sou– « Les Textes ne se soumettent pas. Les Textes ne se sou-
mettent pas. » mettent pas. »
Quoi de pire. Ils ne se soumettent pas parce qu’aucun ne les a sou-Quoi de pire. Ils ne se soumettent pas parce qu’aucun ne les a sou-
mis. Attendez que mon bras ne s’arme et ne les égorge. Attendez mis. Attendez que mon bras ne s’arme et ne les égorge. Attendez
seulement qu’ils baignent dans leur sang, et vous apprendrez que seulement qu’ils baignent dans leur sang, et vous apprendrez que
vos Textes n’abritaient que des auges à porcs.vos Textes n’abritaient que des auges à porcs.
Vos lois craignent le genre humain. Je les dévore avec la passion Vos lois craignent le genre humain. Je les dévore avec la passion
du fou. Vos lois m’habillent et me condamnent. Je les dépouille du fou. Vos lois m’habillent et me condamnent. Je les dépouille
jusqu’au cœur. Ils exigent de moi une reine.jusqu’au cœur. Ils exigent de moi une reine.
Trop aimable.Trop aimable.
De quelle sorte de reine s’agit-il, au juste ? De celle qu’on engraisse De quelle sorte de reine s’agit-il, au juste ? De celle qu’on engraisse
et qu’on caresse en appuyant trop fort? De celle que l’on pousse du et qu’on caresse en appuyant trop fort? De celle que l’on pousse du
balcon les jours de fête, et qui bredouille le discours d’un autre ? balcon les jours de fête, et qui bredouille le discours d’un autre ?
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Jamais ! Jamais !
Une reine qui porte la culotte jaunie d’un Royaume « sans tâche » ? Une reine qui porte la culotte jaunie d’un Royaume « sans tâche » ?
Jamais !Jamais !
Une reine qui inaugure les bibliothèques pour vieilles dames os-Une reine qui inaugure les bibliothèques pour vieilles dames os-
seuses et les parcs pour enfants malades ?seuses et les parcs pour enfants malades ?
Jamais ! Une reine qui ignore tout de vos décisions souterraines et Jamais ! Une reine qui ignore tout de vos décisions souterraines et
de vos arbitrages obscurs.de vos arbitrages obscurs.
Jamais ! Ne vous gênez pas, baissez vos pantalons au gré de vos Jamais ! Ne vous gênez pas, baissez vos pantalons au gré de vos
intérêts, sauvez vos fesses en pinçant celles de la domestique.intérêts, sauvez vos fesses en pinçant celles de la domestique.
Je vous épie. Je vous épie.
Je suis dans ma vingtième année et vous ne chevaucherez pas mon Je suis dans ma vingtième année et vous ne chevaucherez pas mon
corps, qui est plus beau que vous. corps, qui est plus beau que vous.
Venez me voir, mes amis trop sincères, venez jouer les sujets trop Venez me voir, mes amis trop sincères, venez jouer les sujets trop
honnêtes et trop purs. Approchez encore, que je vous étouffe. Vous honnêtes et trop purs. Approchez encore, que je vous étouffe. Vous
ne vous partagerez pas mes restes à ma propre table. Je les sens, ne vous partagerez pas mes restes à ma propre table. Je les sens,
vos pensées obscènes, vos mains visqueuses et vos parfums de com-vos pensées obscènes, vos mains visqueuses et vos parfums de com-
plaisances. Si je suis reine, je vous ferai brûler et c’est moi qui irez plaisances. Si je suis reine, je vous ferai brûler et c’est moi qui irez
en enfer. Je veux oublier tous les hommes. Je veux oublier tous les en enfer. Je veux oublier tous les hommes. Je veux oublier tous les
hommes. Tous les hommes.hommes. Tous les hommes.
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LA NOURRICE – Qu’est-ce que tu mijotes et chuchotes ? Ne parle
pas toute seule, tu m’inquiètes. Si la folie s’est s’emparée de toi alors
qu’elle me prenne aussi. Que je comprenne ce que tu dis, que je voie
les gens que tu vois et que j’entende ce que tu entends. Depuis com-
bien de temps n’as-tu pas mangé. 10 jours ? 100 jours ? 1000 jours ?
100 000 jours ? Tu es le chef de la cité à présent ; Bientôt tu seras sa-
crée. Tu dois te laver, te changer, te couper les ongles, présenter bien
et discourir. Ensuite de quoi tu devras recevoir le conseil des sages.
Comment faire si tu ne manges rien. Tiens, ronge au moins cette ca-
rotte.
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DAISY – Je n’ai pas faim.
LA NOURRICE – Mes seins sont gorgés de lait. Tu veux goûter?
DAISY – Ni lait ni carotte, sois remerciée nourrice.
LA NOURRICE – Allez !
DAISY – N’insiste pas.
LA NOURRICE – Tu es heureuse ?
DAISY – N’insiste pas.
LA NOURRICE – Si tu veux parler, je suis à la cuisine.
DAISY – Je sais, nourrice.
La nourrice sort
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VIL BREQUIN – Les comptes ne sont pas foli-folon, le trou se
creuse de lui-même, les chiffres s’en vont mourir dedans
et appellent au secours, ne les entendez-vous pas ? « Au
secours, au secours… » Nous sommes, pardon, vous êtes
atrocement endettée et, à part ne rien faire, je ne vois pas
bien. Mais enfin « Ignorer la dette c’est réveiller la bête »,
disait mon premier patron, le duc de Stonk.
DAISY – A qui avons-nous emprunté de la menue monnaie ?
VIL BREQUIN – L’affaire est bien trop vieille, comment vou-
lez-vous qu’on s’en souvienne, c’est arrivé dans un temps
où l’on n’aurait pas pensé à consigner ce genre de détail.
Avant, quand on empruntait, aussitôt on remboursait, pas
besoin de tenir un carnet, pas vrai. Aujourd’hui c’est autre
chose.
DAISY – Et nous, avons-nous prêté ?
VIL BREQUIN – Oui, c’est possible, mais là aussi aucun sou-
venir de la transaction. Et si vous ne réclamez pas, on ne
vous rend pas, pensez bien.
DAISY – Alors nous sommes au plus mal. Et je ne peux rien
faire, juste rester là et vous écoutez m’assassiner les tym-
pans. Allez-vous en monsieur, allez loin de moi, prenez
le vent et ne me prenez pas pour complice de vos men-
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songes.
VIL BREQUIN – Je ne peux pas il pleut des cordes et je n’ai
aucune envie de me pendre, pas vrai. Laissez-moi réfléchir
à cette situation. Laissez-moi trouver de quoi reprendre la
main. Nous avons très certainement quelques avantages
que nous ignorons ; je vous garantis que si c’est le cas, je
mettrai le pied dessus ; En attendant je vais réquisitionner.
Soustraire. Extraire. Je suis votre humble extracteur, pas
vrai.
DAISY – Qu’allez-vous extraire, monsieur ?
VIL BREQUIN – Des biens, monsieur. De l’or pour commen-
cer.
DAISY – Et où comptez-vous le prendre, monsieur?
VIL BREQUIN – Ni chez vous, ni chez moi, mais chez eux. il
montre le public
DAISY – Alors ils en manqueront…pas vrai ?
VIL BREQUIN – Le peuple veut son pain, son sel et son soleil.
Qu’a t-il à faire de son or ? En lui prenant son or, je lui
garantis…au moins le sel ; c’est un début, pas vrai.
DAISY – C’est vous qui n’êtes pas vrai. Bonsoir.
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VIL BREQUIN – Service Il s’incline et sort
LA MEURTRICIÈRE – Nous ! C’est-à-dire je plus vous, sommes sou-
mis à la loi…La loi du plus fort. Il ne s’agit pas là d’un concept, vous
l’aurez bien saisi, mais d’une réalité. D’un fait très établi. D’un côté
les dévoreurs, de l’autre les dévorés. Sans l’un, l’autre ne peut pas
exister; Il doit y avoir cohabitation. Le plus souvent, et je fais l’im-
passe sur les maigres cas contraires, les dévoreurs sont en nombre
très inférieurs aux dévorés. Très très inférieurs. Dans certains cas, on
peut compter 2 ou 3 dévoreurs pour 1 50 000 dévorés. Peu importe
car, par nature, le dévoreur a bon appétit et bonne éducation. Il
laisse donc son assiette vide et au besoin, car il sait faire preuve de
solidarité, termine celle de son voisin. En somme, aucune chance d’y
échapper. A moins de sortir de l’assiette. Ou de ne pas y entrer, ce
qui évite d’en sortir. Attention, je vois des yeux qui pétillent mais l’af-
faire est coriace ; d’une part parce que, sortir de l’assiette ou ne pas
y entrer nécessite d’admettre que nous puissions échapper à notre
sort. Et d’autre part, braves gens, si vous décidez de cette aven-
ture, vous devenez l’opposant. C’est-à-dire la proie, et du dévoreur,
évident, mais aussi celle du dévoré. L’opposant à la merci de tous.
Merci à tous. Courage pour les uns, résignation pour les autres.
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LA MONITRICE – Elle débarque en trombe, toute excitée et en oubliant les civilités
d’usage Laissez-moi vous instruire sans vous ennuyer. Levez la main
et arrêtez-moi dès qu’un détail vous échappe. Sermonnez-moi si
je dis une bêtise, parfois cela arrive. Et bavardons comme le fe-
raient de vraies amies. Je commence. Tenez, ce qui est bien avec le
pouvoir, par exemple, c’est que vous pouvez faire ce que bon vous
semble. Vous pouvez, je ne sais pas, changer toutes les tapisseries,
vous lever à pas d’heure, vivre des amourettes sans lendemain,
commander une pizza géante…et personne ne trouvera à redire.
Au contraire, en un clin d’oeil, vous lancez une mode. C’est dément.
DAISY – Dément…
LA MONITRICE – Vous avez la tracouille, c’est classique. Don-
nez-moi un jour et une nuit pour vous faire changer d’avis. Passé ce
délai, si je ne parviens à rien, je me jetterai du haut de la falaise.
Elle rit
DAISY – Dans ce cas, prépare-toi à mourir.
LA MONITRICE – Mais non mais non, je n’aurai pas à le faire car
je vous fais confiance, Désirée. Vous êtes très très forte et je sais
que vous allez y arriver, parce qu’au fond de vous, même si vous
l’ignorez encore et ce n’est pas grave, vous en avez très envie. Qui
n’aurait pas envie de devenir la reine de tout un Royaume ? La per-
sonne la plus admirée, la plus adulée, la plus acidulée. Allez, Il faut
vous lancer. Tenez, levez-vous. Pour mieux comprendre ce qui vous
attend, nous allons faire un jeu. Je suis vous. Juste pour le jeu bien
sûr – elle rit –
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DAISY – Je te la donne. Ma place, je te la donne. elle se lève et propose
sa place à la monitrice Et bien ? Vas y ! Fais ta maligne ! Fais ta gro-
gnasse, ta pétasse, ta putasse, ta putréface ! Allez quoi ! Pose ton
gros cul là-dessus ! La monitrice sort en courant Limace !
LE SAGE – Nous nous sommes laissés dire que vous rencontriez
certaines difficultés.
LA MONITRICE devant le conseil des sages – J’ai fait tout mon possible,
et plus encore croyez-moi. Nous avons affaire à un esprit retors.
Elle ne veut pas. Elle ne veut ni des instructions, ni des conseils, ni
du protocole, ni de vous, ni de moi… Au début elle faisait mine de
s’intéresser…A présent, elle m’ignore. Vous me connaissez, je suis
très investie, très professionnelle, je ne rechigne ni à la tâche ni face
à l’adversité. Mais là, c’est au-dessus mes forces. Je suis vidée. Je
vous présente ma démission.
LE SAGE – Refusé.
LA MONITRICE – Je voudrais retourner chez ma mère, s’il vous
plaît, peut-être reprendre des études, me trouver un gentil mari…
LE SAGE – Refusé.
LA MONITRICE – D’accord, je comprends, dans ce cas trouvez-moi
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un autre emploi. Aux cuisines par exemple ou aux écuries, à la ser-
rurerie, chez le bottier, le teinturier…
LE SAGE – Vous allez la convaincre de prendre la clé, de porter le
manteau, la couronne, le royaume et tout ce qui va avec. Ou je
vous plante sur une montagne avec un troupeau de brebis. C’est
clair ça ?
LA MONITRICE – S’il vous plait…
LE SOLDA T – Premier soldat au rapport. La rosée du matin ouvre
l’appétit et enveloppe de son parfum la forêt endormie. ça, c’est
dit. Depuis quelques jours et autant de nuits, nous sommes campés
au sud-sud de la petite chapelle. Les camarades-soldats ont investi
les arbres avoisinants, ce qui nous offre une vue imprenable sur les
trois monts rocheux, passages obligés de potentiels envahisseurs.
L’entente des hommes avec les hommes est cordiale et bon-enfant.
A noter, et c’est sans doute la clé de la réussite, que je n’ai laissé
pénétrer aucune femme, qui, soit dit entre nous, aurait à coup sûr
troublé la paix intérieur de notre campement. Toutefois, quelques
uns d’entre eux ne sont pas encore rentrés d’une course d’orienta-
tion organisée par mes soins, car, oui, j’ai pris l’initiative d’appor-
ter aux soldats de la distraction tout en les gardant en condition.
Si d’ici demain, ils manquent toujours à l’appel, je détacherai un
commando-chercheur qui partira, sac au dos et sourire aux lèvres,
à leur rencontre. Ils auront un gage, cela va sans dire. Fin du rap-
port. Il sort.
28
LA NOURRICE – Tu as demandé après moi ?
LE RÉGISSEUR – En effet, oui. J’envoie mes gens frapper à sa porte.
Aucune réponse. Je lui demande audience. Refusée. C’est une plai-
santerie ?
LA NOURRICE – Elle ne veut personne. N’insiste pas.
LE RÉGISSEUR – Enfin, moi !! Bon sang !
LA NOURRICE – Personne, je te dis.
LE RÉGISSEUR – C’est du grand n’importe quoi ; voilà.
LA NOURRICE – C’est comme ça.
LE RÉGISSEUR – J’ai grand besoin de m’entretenir avec elle. Dis- lui.
LA NOURRICE – Elle a grand besoin de ne pas s’entretenir avec toi.
LE RÉGISSEUR – Tu es sa nourrice, non ?
LA NOURRICE – C’est encore dans mes attributions.
LE RÉGISSEUR – Écoute. Toi et moi, nous sommes collègues, n’est-
ce pas. Alors conseille- la de me recevoir.
LA NOURRICE – Ce n’est pas dans mes attributions.
29
LE RÉGISSEUR – Je sais être généreux. Donne ton prix.
LA NOURRICE – J’ai entendu ce que j’ai entendu ou un courant
d’air a- t-il meurtri mon oreille ?
LE RÉGISSEUR – Je te présente mes excuses, c’était maladroit. Est-
elle souffrante ?
LA NOURRICE – Je le saurais.
LE RÉGISSEUR – Bien, bien, tant mieux. C’est une bonne nouvelle.
Alors je te confie cette liste et te prierai…
LA NOURRICE – Aucune transmission.
LE RÉGISSEUR – Merde à la fin ! Comment je termine mon boulot ?
LA NOURRICE – Tu es régisseur, tu sauras faire.
LE RÉGISSEUR – C’est du sabotage !
LA NOURRICE – Entends- le comme bon te semble. elle sort
LE RÉGISSEUR – Ce n’est pas bien net tout ça. Non, pas bien net.
C’est ce que je dis. Pas net du tout. Il ne faudra pas venir s’en
prendre à moi s’il y a des ratés. Et il y en aura, tu peux me croire.
En quittant les lieux A t-on vu une cérémonie sans répétition ? Non,
jamais. Jamais. De qui se moque t-on à la fin !
30
GRAND-MÈRE – Ma fille, je suis vieille, tu es jeune, donc je parle
et tu écoutes. Tu sais qu’il te faut prendre un époux avant qu’il ne
te prenne, c’est la règle. Et le plus tôt sera le mieux, crois-moi. J’ai
préparé une liste et il n’en reste qu’un. Lui. elle lui montre un nom sur la liste
J’ai averti sa famille, qui, soit dit en passant, banco, espérait bien
cette alliance.
C’est un pochtron, un paresseux, un coureur de belles robes et un
dépensier. Un abject personnage. Mais, car il y a un « mais », il
est aussi pétochard et là on marque un point. Sans compter qu’il
n’a aucune autre ambition que de se faire mille plaisirs, et là, deux
points. Tu le laisses tranquille, il te laisse tranquille.
Kapisch ? Bel avantage, n’est-ce pas ? Il n’aura qu’à te fourrer de
temps à autre et avec un peu de chance, il sortira de ces fornica-
tions passagères un bel héritier tout beau tout neuf, quoique « beau
» ce n’est pas certain, mais on s’en bat l’œil.
Je lui ai attribué ses appartements suffisamment loin des tiens pour
que ses agissements de viande saoule en rut ne viennent pas trou-
bler ton labeur de reine. Quand nous aurons besoin de lui pour
quelques apparitions officielles, et bien nous le sonnerons. Surpre-
nant, il sait être élégant, le bougre, et parler bien sans trop d’effort.
Nous n’attendrons rien de plus. S’il s’avise de mettre le bout de son
nez dans les affaires du pays, d’émettre le plus petit commentaire,
de prendre parti, de passer sa tête dans en encadrement de porte,
nous la lui couperons…la tête.
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Hop, sorti du jeu, l’artiste.
Ce ne sont pas les maris qui manquent.
Quant à l’épanouissement de ta chair, ma petite, j’ai établi une sé-
lection d’amants et de maîtresses, il faut pratiquer les deux camps,
crois-en mon expérience. Ils sont notés de huit à dix. Et je me suis
laissée aller ici à quelques commentaires.
Qu’est-ce qui t’attriste ?
LADY DAISY – Je t’aime bien grand-mère. Tu parles sans détour et
je mesure l’affection que tu me portes. Alors permets- moi d’être
sincère à mon tour. Mon père n’a eu qu’une fille. Je sais qu’au fond
de lui ça ne l’a pas totalement comblé. Je n’y puis rien. Je suis chez
moi et pourtant je n’y suis pas. Je dois devenir reine mais n’en serai
que l’ombre. Te rends-tu compte que je vais mentir à tous, et pour
commencer à moi- même.
GRAND-MÈRE – Pleure ma fille, et ils seront émus. Tu dois t’atta-
cher les faveurs de ton peuple. Une reine pleure et mille mouchoirs
apparaissent. Une reine, une vraie, a une place dans le cœur de
chaque famille, chaque commerce, chaque endroit de la cité, et
pour peu que tu les considères, ils te seront fidèles à jamais. Main-
tenant je vais t’instruire d’un danger. Méfie-toi de ces petits princes,
ces arrivistes, cette noblesse sans cœur, ceux-là qui te courtiseront
dès demain et dont tu ne pourras pas te défaire. Les sangsues à la
gueule enfarinée.
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Eux, ce sont des chiens. Ils lèchent tes pieds le jour et la nuit, dé-
vorent ton âme. Ne leur tends pas la main. Négocie, échange, fais
des affaires, mais à ceux-là, ne promets et ne donne rien. Laisse-les
à leurs jeux de cupides et de malhonnêtes, trouve leur point faible,
épuise-les et pique à vif. A ces vipères, n’entre jamais dans leur
confidence car c’est pour mieux pénétrer la tienne. Ne crois pas en
leur amitié, et moins encore en leur détresse.
Aucune empathie, ma fille. Aucune empathie.
Un ennemi respectable est un ennemi qui se montre au grand jour,
et qui t’affronte en face. Celui-là, tu le reconnais et tu le respectes.
Les autres ne sont que traitrise et lâcheté. Ils inspirent le dégoût. elle
crache Tu auras de faux amis autant que de cheveux sur le crâne et
des ennemis véritables moins qu’une main ne compte de doigts.
LADY DAISY – Mon ciel est verrouillé grand-mère. Il n’y a ici aucun
espace qui m’appartienne. Tous veulent me prendre, m’arracher,
me dépecer corps, tête, bras, force et cœur… Ils ont accroché sur
mon toit un nuage d’hiver. Rien n’y fait, je ne m’appartiens plus.
GRAND-MÈRE – Te voilà au service d’un royaume et d’un peuple,
ma tendre chérie.
DAISY – Te souviens-tu quand j’étais petite fille, des étoiles que
nous comptions, toi et moi, allongées dans l’herbe grasse du parc?
33
GRAND-MÈRE – Et alors nous ne fermions pas l’œil de la nuit. Et
j’apportais sous ma cape des pâtisseries, du pain de seigle et du
fromage.
TOUTES LES DEUX – Comptons, comptons, jusqu’au chant du coq,
comptons. Et quand toutes comptées nous les aurons, alors seule-
ment…dormons.
DAISY – Sais-tu que moi, toujours je les compte, nos étoiles. Et…Et
Ecouter chanter la pluie, te rappelles-tu ?
TOUTES LES DEUX – La pluie qui apaise. La pluie qui protège
Qui fait comme un rempart entre nous et le monde.
DAISY – La pluie nourricière, si je règne, jamais plus je ne l’enten-
drai. J’aurai beau faire, mon corps et mon esprit tout entier seront
emportés ailleurs.
GRAND-MÈRE – Désirée, ton prénom signifie « aspirer à ». Voyons
si tu le portes bien ce prénom et dis-moi un peu à quoi tu aspires.
LADY DAISY – Je veux ma liberté grand-mère. Je veux un bateau
rien qu’à moi. Et je veux le conduire.
GRAND-MÈRE – Et tu dis cela avec tellement de détermination.
C’est une…très grande décision, en effet. Qui nécessite beaucoup
de courage. Y a t-il quelque chose ou quelqu’un qui puisse te faire
renoncer…à cette idée folle.
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LADY DAISY – Non grand-mère. Je suis désolée.
GRAND-MÈRE – Je les empêcherai de t’empêcher. Compte sur moi.
Elle sort
JÉRÉMY POT – Je suis en direct d’un palais froid comme la glace
et triste comme la mort ; La jeune reine est toujours confinée dans
ses appartements et rien ne nous permet d’accéder à l’information.
Pas la moindre petite lueur de commérage ne dépasse. Sa suite et
sa clique, elles aussi, sont absentes. Quant au cuisinier, il ne fera
aucun commentaire, si ce n’est sous la torture. C’est donc la déso-
lation qui règne ici. Je couve moi- même un rhume pas très catho-
lique. C’était Jérémie Pot, pour Radio-Radio.
LE SAGE – Vas-tu te montrer enfin ? Le conseil s’impatiente. Et nous
réclamons ta présence dans les plus brefs délais. Tu dois signer le
Grand Livre qui reconnaît notre légitimité.
DAISY – J’admire votre zèle.
LE SAGE – Pur protocole.
DAISY – Est-ce que je pourrai encore compter les étoiles sans me
soucier du reste du monde et de ces affaires qui m’ennuient ?
LE SAGE – D’autres les compteront à ta place.
DAISY – Vous ne comprenez pas madame-monsieur. Vous ne com-
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prenez rien.
LE SAGE – Nous, le conseil, avons la charge de faire prospérer le
royaume, d’assurer la succession, de veiller à l’intégrité et à la sécurité
de chaque citoyen, si petit et si minable soit-il, de vérifier les comptes
et d’approuver les décisions, qu’elles soient militaires, économiques ou
sociales… » fin de la réplique ad libitum
DAISY – Taisez-vous ! Je ne comprends rien.
LE SAGE – Tu n’écoutes rien.
DAISY – Voilà, je n’écoute rien, vous avez raison. Et bien habile celui qui
pourra m’y contraindre, madame-moniseur. Je ne vous ai rien demandé.
LE SAGE – Tu n’es qu’une petite…elle retient ses mots Tu n’as rien de l’étoffe
qui faisait la gloire de votre lignée. Ni fine, ni gracieuse, ni aimable.
Et tu n’as à la bouche qu’indécision et égoïsme. Veux-tu que je gâte le
portrait ? Regarde tous ces gens en bas. Que crois-tu qu’ils attendent
? Que penses-tu qu’ils espèrent ? Depuis la mort de ton père, ils ont les
yeux rivés sur nous, ceux d’en haut, et sur toi, petite lady. Ils sont prêts à
t’aimer, prêts à te suivre et à te soutenir, si en échange, tu leur montres
un peu de gratitude. Ce n’est pas difficile à entendre. Cette logique-là te
dépasse t-elle aussi ? Ta fidélité en échange de leur fidélité, c’est tout ce
qu’on te demande.
DAISY – C’est tout ? Vraiment ?
LE SAGE – Prends garde. Je suis encore en âge de te donner une bonne
fessée. Oui, une bonne fessée. Elle sort
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LA MEURTRICIÈRE – Citoyens, chers frères, oiseaux de misère, mon-
sieur le cardinal des églises du royaume, monsieur le général des
grandes armées, messieurs les sinistres, mesdames les soubrettes de
messieurs les sinistres, peuple aveugle et sourd ! N’entendez-vous
pas sonner l’heure de la triste moisson. Lorsque la peur et la dé-
tresse frapperont à votre porte, il sera trop tard pour comprendre.
Voyez ces nuages et leur gueule grande ouverte. C’est sur nous
qu’ils avancent. Bientôt ils nous envelopperont, nous estropieront,
nous feront cracher du sang. Les premiers signes sont là, qu’at-
tendez-vous pour les reconnaître ? Que vos enfants, secoués par
la fièvre, vous supplient de ne pas les abandonner ? Que le froid
ait rongé leurs os et les hyènes arraché leurs restes ? Il y aura des
crimes, et des crimes, et encore des crimes. Et nul ne sera épargné.
PREMIER LE SOLDA T – Premier soldat au rapport. La situation est
tendue, les lignes de front subissent des assauts sans précédent.
Nous ne manquons ni d’ambition ni de motivation. Cependant, et
j’attire votre attention sur ce point, deux points à la ligne : L’ennemi
semble très bien informé, et tout porte à croire qu’une sale taupe
s’est infiltrée parmi nous. Aussi, je demande à votre royale per-
sonne la permission de déterrer la sale taupe et de lui faire manger
la poussière. Mes hommes et moi sommes confiants quant à la prise
en main de la petite montagne, au nord-nord de par ici, et scep-
tiques, voire très sceptiques quant à la météo. D’ici pas moins de
quelques heures, vous pourrez compter sur une nouvelle victoire.
Est-ce que je pourrais avoir une dédicace ? Là, sur le drapeau, c’est
pour le moral des hommes, ce serait bien urbain.
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Vous mettez : « A Grignon, avec toute mon affection », un truc du
genre. Voilà, merci. Il sort
VIL BREQUIN – Avec votre permission, le noble seigneur, dont
le nom figure en haut à gauche de la page, se trouve, et malgré
son rang, dans une extrémité qu’on ne saurait envier. Ce docu-
ment atteste de sa bonne foi et de ses efforts répétés à satisfaire sa
créance. Même les meilleurs trébuchent.
DAISY – Tout droit, monsieur. Tout droit.
VIL BREQUIN – Accordons lui un délai, que le pauvre homme res-
pire et retrouve la santé. J’ai préparé ce document qui…
DAISY – Mieux que n’importe quel document ! Et si vous l’aidiez
plutôt à rembourser sa dette. Ce noble seigneur, c’est une de vos
connaissances, je me trompe ?
VIL BREQUIN – C’est que…
DAISY – A vous entendre, il s’agit de sauver un homme de sa
propre noyade. Et qui plus est, un homme qui vous est cher. Et, tou-
jours à vous entendre, nos coffres seraient vides et avons besoin
qu’ils se remplissent, pas vrai ? Alors pourquoi accorderions-nous
un délai dans de telles circonstances. En avons-nous les moyens ?
Non, avez-vous dit. Faites de sa requête une affaire personnelle.
Une affaire d’hommes. Que le brave ne se sente pas abandonné.
Et dites-lui que votre prodigalité n’a d’égal que ma compassion.
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C’est ça ! Dites-lui que je suis pauvre, mais compatissante. Dites-lui
que j’ai entendu sa peine et que la mienne est plus grande encore
de ne pouvoir lui accorder le sursis qu’il espère. Mais, fin heureuse,
que je lui envoie quelqu’un de qualité, vous monsieur, qui pourra le
satisfaire. Qu’en dîtes-vous ? En affaire, monsieur, vous me dépas-
sez de deux têtes, mais pour le reste j’ai quelques idées… Courage,
vous verrez que prêter n’est rien et que donner peut même provo-
quer un certain plaisir.
VIL BREQUIN – C’est impossible. Vous ne pouvez pas me deman-
der ça.
DAISY – Allons bon. On dit que votre fortune dépasse de très loin
nos frontières. Est-ce vrai ?
VIL BREQUIN – C’est une exagération.
DAISY – Est-ce vrai ?
VIL BREQUIN – Ma richesse, ce sont mes amis.
DAISY – En avez-vous ?
VIL BREQUIN – J’ai ce plaisir.
DAISY – Des amis qui vous ressemblent ?
VIL BREQUIN – Il ne tient qu’à eux de le confirmer, pas vrai ?
DAISY – En quoi vous ressemblent-ils ? Répondez !
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VIL BREQUIN – Je dirais que nous sommes liés par quelques affaires
DAISY – Ça ne vous rend pas très bavard. Quelles sont ces affaires ?
VIL BREQUIN – Je dirais financières, vu mon état.
DAISY – Ces affaires servent-elles le royaume, monsieur ?
VIL BREQUIN – En me servant, elles servent le royaume, madame.
DAISY – Je ne sais, chez vous, qui de l’homme ou de la fonction me
glace le plus.
VIL BREQUIN – l’homme est la fonction, pas vrai ?
DAISY – Mon père disait de vous, du bien. Ma mère, elle, ne disait
rien. Mystère.
VIL BREQUIN – J’avais la meilleure confiance de votre père. Je l’ac-
compagnais dans chaque déplacement…
DAISY – Nous savons cela. Bonne figure, bonne presse. J’ai pris sur
moi de faire les vérifications qu’imposait ma curiosité. Vous êtes ha-
bile, MONSIEUR. C’est un métier.
VIL BREQUIN – Je lis un sous-entendu ?
DAISY – Plusieurs, même. Vous et moi savons que vous êtes un mal-
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honnête, monsieur. Un voleur, un suceur de roi et un percuteur de
fion. Je le sais et vous savez que je le sais. Sinon, comment expliquer
que vous soyez riche à ce point et que nous soyons au fond du trou.
Vous menez un train de vie qui frôle l’indécence, et ce, aux yeux de
tous ; et aucun n’y trouve à redire. Tout est devenu d’une banalité…
Rendez ce que vous avez pris, MONSIEUR. Rendez tout, jusqu’au
dernier sou. Un peu de bravoure, MONSIEUR. Rendez tout !
VIL BREQUIN – Lâchez-moi, vous m’étranglez.
DAISY – Non, MONSIEUR, je te moissonne. Je te récolte. Je te tords
le cou pour t’aider à cracher ton repentir et blanchir tes crimes.
VIL BREQUIN – Elle est folle !
DAISY – Se mettre en colère est un bien. Je défends la loi ! Qu’as-tu
fait, toi ? Quels services as-tu rendus ? Lesquels ? Parle, chien !
VIL BREQUIN à bout de souffle – Vous ! Vous êtes…Vous êtes… il sort
DAISY – C’est ça ! Bon vent !
LE SAGE – Nous soupçonnons quelques réticences. Et ces réticences
sont source de grande inquiétude pour le conseil.
GRAND-MÈRE – Elle n’est pas préparée. Dois-je vous rappeler que
la mort de son père est arrivée brusquement. Elle est sous le choc.
Nous sommes sous le choc, non ?
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LE SAGE – Sans doute. Quel est votre avis, monsieur ?
VIL BREQUIN – Je dirais que son inexpérience ne la met pas en
position de force. Et qu’il est regrettable que la jeune reine ne fasse
preuve de plus de détermination, dans une période où la popula-
tion a besoin d’être rassurée, et de son sort et de celui du royaume.
LE SAGE – Nous sommes bien d’accord. Malheureusement aucune
autre alternative n’est à envisager. Les écritures sont formelles, et
nous nous y tiendrons. Le descendant direct, est en toute circons-
tance. Elle siégera donc au sommet, à la place qui lui est réservée.
Que ça lui plaise ou non. Un fils de paysan devient paysan. Une
fille de roi devient reine.
GRAND-MÈRE – Alors pourquoi cet entretien ? Si tout est en ordre.
LE SAGE – Nous vous savons très proche de votre petite fille et nous
pensons qu’elle aurait pu vous entretenir de ses inquiétudes. Les
jeunes gens ont parfois des idées saugrenues. Si tel est le cas, nous
souhaiterions en être les premiers avertis.
GRAND-MÈRE – Désirée est nerveuse, et on ne le serait à moins. J’ai
pris des dispositions afin que sa charge s’en trouve allégée dans les
premiers temps.
LE SAGE – Vous a t-elle approuvée ?
GRAND-MÈRE – Elle ne m’a pas désapprouvée. Je ne comprends
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pas très bien, vénérable conseil, ce que vous attendez de moi.
LE SAGE – Nous vous l’avons signifié ; nous sommes inquiets. On
raconte qu’elle s’enferme nuit et jour. Dans quel but, le savez-vous ?
VIL BREQUIN – Je confirme.
LE SAGE – Nous voulons connaître ses intentions, savoir ce qu’elle a
en tête. Et vous êtes de celles à qui elle ouvre sa porte.
GRAND-MÈRE – C’est donc ce que vous attendez de moi, sa grand-
mère ? Espionnage, traîtrise et délation. Rien de moins. Elle sort.
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LE SAGE – La sémantique n’est pas notre fort. Ce que nous de-
mandons, c’est de pouvoir nous endormir sans crainte. À Vil Brequin
monsieur, jusqu’à nouvel ordre, le conseil vous donne la charge de
maître argentier. Vous avez donc tout pouvoir concernant les dé-
penses autant que les réquisitions.
JÉRÉMY POT – Depuis tôt ce matin, on voit entrer et sortir les
membres importants et ventripotents du conseil des sages. Certains
arrivent sous escorte, d’autres en petits véhicules, d’autres encore,
à pied et en pantoufles. Mais aucun n’est venu les mains dans les
poches car les mallettes et serviettes en rond de cuir débordent de
documents vraisemblablement ultra importants. Les traits sont tirés
et graves. Le pas rapide de quelques-uns contraste avec la dé-
marche lourde de certains autres. Aucune rumeur ne circule et bien
des humeurs ils dissimulent. Que faut-il croire ? Que faut-il espérer
? Que faut-il sous entendre ? Si encore nous avions une miette d’in-
formation venue du palais à nous mettre sous la dent. Mais non. On
peut toujours crever. Bref, on dirait bien que nous sommes entrés en
état de crise du genre austère et pas très digeste.
Le concert banquet du groupe « Les crinières hurlantes » est repor-
té, ainsi que le concours national de tir à l’arbalète. Les organisa-
teurs se disent interloqués et interchoqués par cette décision qui, je
cite, ne repose sur aucune raison tangible, et c’est dégueulasse.
Côté météo : Le brouillard a du mal à se dissiper. On dirait même
qu’il épaissit à vue d’œil. C’était Jérémie Pot pour Radio-Radio.
Soyons forts, haut les cœurs et courage à tous.
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LE SOLDA T – Premier soldat au rapport. La compagnie se joint à
moi et vous souhaite le bonjour et par avance le bon appétit, le
bon après-midi, la bonne soirée et la bonne nuit… aussi.
Car ce qui est fait est fait est n’est plus à faire puisqu’il est fait. Sauf
si c’est ni fait ni à faire et dans ce cas il nous faut tout recommencer
mais c’est assez peu fréquent. Je croise les doigts et je touche du
bois.
Les nuages bas frôlent la tête de nos hommes et nous devrons
bientôt marcher sur les genoux pour y voir quelque chose. La
chouette s’est tue, le loup l’a tuée. Tout indique alors que le vent
pourrait tourner en notre défaveur. Et quand je parle du vent, je
veux parler de ceux qui marchent dans le sens du vent. De ceux
que le vent pousse vers nous. Et de ceux-là, nous ne savons rien.
Non, rien de rien. Enfin c’est ainsi. Nous répétons sans relâche et
sans hache les manœuvres d’encerclement et quelques offensives
de ma composition. A troupeau bien gardé, fête au village toute
l’année. Aucune nouvelle maritime puisque de flotte nous n’avons
pas. C’est toujours un souci en moins. Fin du rapport.
DAISY – Oui, c’est ça ! Fin de ton rapport ! Fin de tous tes rapports !
Je me casse ! Tu entends, ça, soldat ? Je-Me-Casse
Regardez-le. Sans réaction. Je lui dis « je me casse », et rien. Pas
même une moue. Écoute- moi bien, soldat, et réponds.
Crois-tu que la cité ait besoin de moi ?
Attention, je ne veux pas d’une réponse « convenable ». Je veux la
réponse qui est en accord avec ton opinion. Je t’écoute.
Rien ?
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Et, crois-tu que la citée ait besoin de toi ?
Toujours rien ?
Je t’ordonne de me regarder, soldat. Que vois-tu ? Je vais t’aider.
Tu vois une jeune femme. Froide et morte, soldat. Penses-tu qu’une
jeune femme soit désirable si elle est froide et morte ? Crois-tu que
la vie désire une jeune femme froide et morte ? Crois-tu que mon
corps soit celui d’une putain ? Toi aussi, tu es froid et mort.
Mais toi, tu t’en contentes, car au creux de ta cervelle embrumée, tu
penses que c’est le prix à payer pour être à l’abri des balles. Et tu te
trompes. Tu es en prison, comme les autres, tes semblables, tout près
de la chambre de torture. Tu la sens, la mort, qui rôde. Tu la sens ?
Mais, à chacun son destin, soldat. Toi, tu dois mourir. Et moi, je dois
mordre la vie. J’ai versé assez de tripes sur votre sol immaculé. Tu
avais juré de servir la cité, rappelle-toi, c’était il y a longtemps. Tu
étais jeune alors, tu ne savais pas que la cupidité était un poison
mortel. Tu voulais la justice et le bien du peuple. Mais c’était il y a
fort, fort longtemps, n’est-ce pas.
Qu’es-tu devenu, soldat ? N’es-tu pas tenté, chaque matin, par l’en-
vie de te trancher les veines ? N’as-tu pas envie de tuer, toi qui a
appris à couper des gorges ?
Pourquoi ne fais-tu rien si tu sais punir ? Fais leur sortir les boyaux
par la bouche et je te donnerai le salut éternel. Même les charognes
comme toi ont une âme. Et il se pourrait que la tienne ne pourrisse
pas trop vite si tu te donnais un peu de peine. Les autres font un pas
vers elle.
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Aux autres – Ne m’approchez pas ! Demain je me nourrirai de ra-
cines car je refuse de m’asseoir à votre table. Et les racines me
feront vivre. Demain, je boirai l’eau de la rivière car je refuse votre
vin noir qui déshonore la terre. Et l’eau de la rivière me fera vivre.
Demain, je mordrai la vie jusqu’au sang et me laverai de vous,
comme on se lave d’un pêché. Vous êtes des chiens. Alors dévo-
rez-vous entre chiens. Je ne vous respire plus.
Je-Me-Casse.
LA MEURTRICIÈRE – Les jeux sont faits ! Rien ne va plus !
Et nous y sommes. Rien ne va plus
Les deux pieds joints et jusqu’au cou
Sortez vos hardes et vos guenilles
Allons danser autour du feu
Allons crier, allons gémir autour du feu
Il est trop tôt pour s’endormir
Et bien trop tard pour reculer
Jouez tambour sonnez trompette
Allons messieurs les combattants
Montez fièrement vos destriers
L’heure du trépas est arrivée
Offrez vos femmes aux plus offrants
Donnez vos vies aus plus vaillants
Qu’importe l’honneur et la patrie
Mieux vaut mourir
47FIN DE L ’ ACTE I
Qu’être trahi
Pansez vos âmes
Priez vos dieux
Partez tranquilles …
Soyez heureux
Sur vous je veille
Et fais de vous mes invités
Venez venez danser répétition jusqu’à l’entrée de Vil brequin
Vil Brequin, qui chantonne – Personne. Plus personne. Envolé, le petit
oiseau.
Adieu petit oiseau
Petit oiseau adieu, adieu.
Il ramasse les vêtements de Lady Daisy, la couronne, puis sort en fredonnant.
Noir
48ACTE II
RADIO-RADIO – La nouvelle de la disparition de la jeune reine Daisy,
à quelques heures de son couronnement, s’est répandue comme une
trainée de poudre, et bien au delà de nos frontières. Tout va très vite et
déjà on nous signale une avancée signifiante de troupes ennemies ve-
nues des quatre points cardinaux. Personnellement j’ignorais que nous
avions tant d’ennemis. Dans la crainte d’une invasion, les dignitaires
et hauts fonctionnaires ont aussitôt réagi en publiant une annonce de
mobilisation générale. Réaction disproportionnée, selon certains, qui a
fait l’effet d’une bombe au sein de la population. Dès lors, nous assis-
tons impuissants aux fermetures successives des ateliers de fabrication
et aux scènes de pillages des échoppes d’alimentation. C’est l’incom-
préhension et la peur qui envahissent la cité orpheline. Ici, tout n’est que
débandade, affolement et hystérie collective. Nous sommes dans une
mouise pas possible. Et je suis poli. Restez à l’écoute. C’était Jérémy Pot
pour Radio-Radio.
49
LE SAGE – Le peuple réclame une explication. Un royaume sans
souverain est un royaume à la merci de tout. On ne va pas se lais-
ser marcher sur la tête sans réagir. Il nous faut la Reine. Retrou-
vez-la !
LE LE SOLDA T – Nous avons fouillé le moindre buisson. Le plus
petit trou de souris.
LE SAGE – Enfin, on ne s’évapore pas ainsi dans la nature. Elle est
bien quelque part, non ?
GRAND-MÈRE – La nature reprend à la nature.
LE SAGE – Je l’emmerde la nature ! Regardez notre situation. Vous
savez ce qui va se passer ? Nous allons nous faire écrabouiller,
c’est aussi simple que ça. Nos alliés d’hier sont nos ennemis d’au-
jourd’hui. Tous vont profiter de l’occasion pour nous envahir. Vous
connaissez le crédo. Envahir. Conquérir. Grandir. A n’importe quel
prix.
GRAND-MÈRE – Je vous avais proposé d’assurer l’intérim.
LE SAGE – Les Textes ne prévoient pas d’intérim. Vous le savez très
bien !
GRAND-MÈRE – Faites comme s’ils le prévoyaient.
LE SAGE – Faire mentir les Textes ! Vous n’y pensez pas. Mais
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qu’est-ce qu’on entend sans arrêt ! C’est très désagréable.
LE LE SOLDA T – Un coup pour chaque homme tombé. Ça tombe, ça
sonne. Ça tombe…ça sonne. Ça tombe…ça sonne.
LE SAGE – Au loin Qu’on ferme les fenêtres ! Bon, soldat, Vos troupes
ont-elles progressé ?
LE LE SOLDA T – Je crains que non. Pour autant nous n’avons pas
failli.
JÉRÉMY POT – Jérémy Pot, pour Radio-radio. Avez-vous identifié
les assaillants ?
LE LE SOLDA T – Un assaillant est un assaillant, voyez-vous. Notre
mission est de désassaillir l’assaillant. Non de procéder à la vérifi-
cation de l’identité de l’assaillant. Vous saisissez la nuance ?
JÉRÉMY POT – Que raconte t-on sur le champ de bataille ? Et dans
les lignes ennemies ?
LE LE SOLDA T – Je ne prête pas attention à ce que pense l’ennemi,
à ce qu’il dit ou interprète. C’est un principe. En revanche, il est vrai
que nos hommes sont très affectés par l’étrange et soudaine dispa-
rition de la souveraine. Il se colporte d’étranges histoires. Vous sa-
vez comme c’est : ils veulent savoir. A défaut, ils inventent, fabulent
et supputent.
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JÉRÉMY POT – Et que supputent-ils, s’il vous plait ?
SAGE AU LE SOLDA T – Foutez-le dehors ! Je ne m’entends plus pen-
ser ! Dehors j’ai dit !
JÉRÉMY POT – Vive la liberté de la presse ! il disparaît.
GRAND-MÈRE – À Vil Brequin qui apparait – O, zut ! Nous pensions vous
avoir perdu.
VIL BREQUIN – Cette blague est tout à fait médiocre.
LE SAGE – Avez-vous fait bonne pêche ?
VIL BREQUIN – Plutôt, oui.
LE SAGE – Je préfère juger sur pièce. Faites la venir.
VIL BREQUIN au Soldat – Faites la venir !
LE SOLDA T – Je ne suis pas votre valet, mon brave. Au sage – Puis-
je disposer ? Nous avons une charge dans…6 minutes exactement.
Les hommes m’attendent.
GRAND-MÈRE – Chargez donc, SOLDAT. Chargez !
LE SAGE à Vil Brequin – Vous êtes encore là ? Vil Brequin disparaît.
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GRAND-MÈRE – Qui attendons-nous, s’il vous plait ?
LE SAGE – La doublure. Oui, vous avez très bien entendu : La dou-
blure. J’ai demandé à Vil Brequin d’engager une actrice pour inter-
préter le rôle de votre petite fille envolée. Oui, j’ai fait ça. J’ai per-
sonnellement rédigé chacune de ses répliques. Rien ne sera fait à
la légère. Quoi ?! Ne faites pas cette tête. Je suis obligé de trouver
des solutions ; qu’elles vous plaisent ou non.
GRAND-MÈRE – Comme ça ?! Sorties du chapeau, sans consulta-
tion !
LE SAGE – J’ai l’accord du conseil, qu’est-ce que vous croyez.
GRAND-MÈRE – Le conseil… Cette colonie de demeurés juste bons
à rester assis autour d’une table et refaire le monde. Juste bons
à profiter des avantages : demeure de luxe au frais du royaume,
domestiques, salle de jeux, salle de réception, salle de détente,
jardins luxuriants. C’est à ces suceurs de moelle que vous deman-
dez conseil ?! Autant prédire l’avenir dans les entrailles d’un pou-
let faisandé ! Pourquoi je ne suis pas consultée, moi ? Moi ! Moi !
Mais non ! On s’en contre fiche de la vieille ! Au placard la vieille
! Au rebut, la vieille ! La vieille a quelque chose à dire ? Ne l’écou-
tez pas, elle perd la boule, la vieille. La vieille a une idée ? Laissez
tomber, ce ne peut-être qu’une vieille idée ! Périmée, la vieille !
Mais moi je connais les arcanes du pouvoir. Oui, je les connais. Ça
vous épate ? Et savez-vous pourquoi je les connais ?
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Parce que moi, autrefois j’ai mené des transactions, des négocia-
tions. Moi, autrefois j’ai pris des risques. Moi, autrefois j’ai défendu
les biens et l’intégrité du royaume. Et tout ça bien avant que votre
mère n’ait choisi de vous donner un prénom. Mais non, tout ça pour
vous c’est du vent ! Ça ne compte pas !
LE SAGE – Elle vient du Théâtre Royal. Elle a joué dans toutes les
grandes œuvres du répertoire.
GRAND-MÈRE – Alors prévenez la qu’il n’y aura pas de rappel.
Elle disparaît.
L ’ ACTRICE – Une petite retouche au costume, c’est possible ? Pour
les répétitions je veux bien faire l’effort, mais ensuite…Enfin moi
je dis ça, c’est pour le public surtout. Ah, bonjour madame…mon-
sieur. madame-monsieur. Enchantée de faire votre connaissance,
vraiment. Je vous remets, vous êtes le directeur du projet. À Vil C’est
le directeur du projet, non ? au sage Et l’auteur aussi je crois. C’est
original. D’habitude l’un a du mal à s’entendre avec l’autre. Moi
c’est : Béatrice pour ma mère, Béa dans les coulisses et La Béa pour
la presse. Bientôt La Grande Béa, d’après ce que j’ai compris. Je
suis ravie qu’on travaille ensemble. Une seule inquiétude. On m’a
dit que la plupart des scènes se joueraient en extérieur. Sachez que
je ne suis pas trop « théâtre de rue, saltimbanque et tout ça » mais
si le texte a du fond, de la vigueur, un enjeu dramatique important,
s’il y a un personnage à défendre et une vraie mise en scène, alors
je ne dis pas non à l’expérience. Je vais vous faire une confidence.
Sortir des murs du théâtre, nous autres artistes, nous en avons par-
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fois besoin. Et certains plus que d’autres vous pouvez me croire. En
arrivant j’entretenais notre ami au sujet du costume qui est un peu…
pas tout à fait…
LE SAGE – Tenez, c’est le début du scénario. J’écris au fur et à me-
sure des évènements. Vous verrez, c’est très inspiré. Elle ouvre le scéna-
rio et lit à voix basse.
LE SAGE à Vil – C’est une plaisanterie. Où l’avez-vous trouvée ? Ce
n’est pas celle que nous voulions.
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VIL BREQUIN – Je suis allé au Théâtre Royal, comme vous avez
dit. Seulement c’est la seule qui restait. Je l’ai trouvée au fond d’une
loge. Les autres ont tous fichu le camp. Il ne restait qu’elle. J’ai vé-
rifié, c’est bien une actrice. L’année dernière elle jouait encore des
petits rôles…Il ne faut pas la brusquer, m’a dit le concierge. Elle
est un peu « fragile » suite à un rôle qu’elle n’aurait pas eu et à un
autre rôle dont elle a eu peine à se remettre, quelque chose comme
ça.
LE SAGE – Donc vous ne lui avez rien dit.
VIL BREQUIN – Pour le moment je suis resté flou, pas vrai. De toute
façon, nous n’avons pas le choix.
L ’ ACTRICE – Une question, les garçons : en plus de mon cachet, est-
ce que vous avez prévu un petit pourcentage sur les recettes ?
LE SAGE, qui désigne Vil – Voici les cordons de la bourse. à Vil Je vous
laisse répondre.
VIL BREQUIN – Bien sûr, un pourcentage sur les recettes. Petit, le
pourcentage.
L ’ ACTRICE – Une autre question, les garçons : le personnage de la
jeune reine, il est à moi ?
LE SAGE – C’est ça, oui. Vous êtes la reine.
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L ’ ACTRICE – Je note.
JÉRÉMY POT – Je me trouve en direct du champ de bataille, au
cœur du cœur de la tourmente. Il y a quelques minutes, nous as-
sistions à une offensive-défensive désespérée du troisième régi-
ment, qui tente depuis ce matin de repousser les assauts costauds
de forces protéinées. D’un côté comme de l’autre, les combattants
combatifs tombent comme des mouches. C’est une catastrophe
humaine et logistique. Un épisode sanglant, dont seuls les hommes
ont le secret. Ici, la vie est courte et ne vaut rien. C’était Jérémy Pot,
pour Radio-radio. Hors antenne, à La meurtricière – Madame, vous de-
vriez vous trouver un abri.
LA MEURTRICIÈRE – Je vous remercie.
JÉRÉMY POT – C’est très dangereux par ici. Vous ne devriez pas
rester.
LA MEURTRICIÈRE – Observez bien. Que voyez-vous, monsieur ?
JÉRÉMY POT – Une foutue guerre, madame.
LA MEURTRICIÈRE – Précisez.
JÉRÉMY POT – Il y a de la poussière, des corps qui se trainent, des
visages déformés, des trous dans la terre, des engins retournés…
LA MEURTRICIÈRE – Ce que vous ne voyez pas, c’est la force in-
visible qui les pousse à agir. Une force qui leur vient de leurs an-
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cêtres, et qui les submerge. L’héritage de la guerre, monsieur. Pos-
session pour les uns, survie pour les autres. Ils préfèrent abimer la
terre plutôt que se la partager. Ils souillent et je récolte.
JÉRÉMY POT – En attendant vous devriez vous trouver un abri. Il
disparaît.
LA MEURTRICIÈRE – J’aime la pluie quand elle est acide. Allez mes
petits, on continue.
JÉRÉMY POT – 1 1ème jour de conflit. Aucun quartier n’est épar-
gné. Sur ordre du conseil des sages, toutes les forces vives sont
réquisitionnées. Hommes, femmes, enfants, vieillards, animaux
domestiques et comestibles…Tous doivent participer à l’effort de
guerre. On peut dire que les lendemains ne font ni rêver ni chanter.
Les surlendemains non plus d’ailleurs. C’était Jérémy Pot, pour Ra-
dio-radio.
MONSIEUR – Nous avons perdu notre fille, Sidonie.
VIL BREQUIN – Qui c’est ceux-là ? Vous êtes qui ? Vous êtes entrés
comment ?
MADAME – Nous sommes très inquiets.
VIL BREQUIN – C’est un vrai moulin, merde !
L ’ ACTRICE – Quel âge a t-elle, cette petite ?
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MONSIEUR – Dix ans.
MADAME – Presque onze.
MONSIEUR – Nous sommes très inquiets.
VIL BREQUIN – Que voulez-vous qu’on y fasse ?!
LA MEURTRICIÈRE – Vous pourriez montrer de la compassion et
partager leur inquiétude, par exemple.
LE SAGE – Nous sommes très occupés. Soyez gentils et circulez.
Comment sont-ils entrés, c’est incroyable !
L ’ ACTRICE – Vous avez demandé à son école ?
MONSIEUR – C’est difficile depuis qu’il n’y a plus d’école.
LA MEURTRICIÈRE – L’école a brûlé. Et le maître avec.
L ’ ACTRICE – Ce n’est pas vrai ? Mon Dieu !
MADAME – Nous sommes très inquiets.
LE SAGE – Circulez !
L ’ ACTRICE – au SOLDAT – Il vous faut absolument aider ces gens.
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LE SOLDA T – Je crains fort que ce soit impossible car nous vivons
comme qui dirait une compression de personnel. Et j’en profite pour
interroger monsieur. Monsieur, ne devriez-vous pas vous trouver
avec les camarades, plutôt qu’ici à bavarder ?
MADAME – Et comment je peux savoir si elle l’écoute votre radio.
Comment ? Je suis sans nouvelle depuis trois jours. Je ne sais même
pas si elle est vivante. Alors expliquez moi comment je peux savoir
si elle écoute votre maudite radio !
LA MEURTRICIÈRE – Pour ça non. Elle n’est plus très vivante.
JÉRÉMY POT – 1 7ème jour de conflit. Des tensions apparaissent à
l’intérieur même de la cité, entre quartier ou bien entre corporation.
D’un côté ceux qui veulent se rendre à l’ennemi et de l’autre ceux
qui prônent la résistance à n’importe quel prix. Ces divergences
font les affaires de nos envahisseurs qui n’ont plus qu’à attendre
sagement que tous se foutent sur la gueule. Je suis dégouté. J’ai le
moral au fond des godasses. C’était Jérémy Pot, pour Radio-radio.
VIL BREQUIN – il boit Rendre des comptes à qui ?! Vous voyez
quelqu’un d’autre que moi-même, à qui je puisse rendre des
comptes ?! Et ne me faites pas la leçon. Oui, nous avons épuisé
l’argenterie, pas vrai ? Oui, nous avons épuisé les réserves, nous
avons épuisé les chevaux, les armes, les femmes… Et nous sommes
encore debout, pas vrai ? Alors je bois. Santé. Abstenez-vous du
moindre commentaire, vous serez bien aimable. Encore du vin !!
Qu’on me verse encore du vin, fruit de la terre et du travail des
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hommes. Honoré par le soleil et par la Grande Horloge. Du vin,
putain, du vin ! Nous sombrons, alors sombrons dignement. Je ne
remplis plus les coffres, je vide les tonneaux, pas vrai ? À bon en-
tendeur. Il s’adresse à la meurtricière. HOOOOO, la belle cambrure que
voilà. Te laisserais-tu goûter le fût ?
LE SAGE – Ressaisissez-vous !
VIL BREQUIN – Je la saisirais bien, moi, la donzelle, pas vrai…Qui
est-elle ?
LE SAGE – je ne sais pas, moi. Une citoyenne.
VIL BREQUIN – Une clitoyenne, dites-vous. C’est un bien du
royaume, pas vrai. J’en dispose donc. Viens par ici, petite cli-
toyenne…
LE SAGE – Dites à votre tête qu’elle dise à votre queue de ne pas
s’enflammer, compris. Que nous reste t-il en monnaie d’échange ?
Avons-nous des terres ?
VIL BREQUIN – Nous avions des terres. Brûlées.
LE SAGE – De l’or ? De l’immobilier ?
VIL BREQUIN – Confisqués. Tout de même, cette clitoyenne…
LE SAGE – Cessez, monsieur.
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LA MEURTICIÈRE – C’est un maraudeur. Il aime goûter les fruits qui
ne sont pas les siens. Pas vrai ?
VIL BREQUIN – Nous n’avons pas été présentés, je crois.
LA MEURTRICIÈRE – Nous le serons bientôt, rassurez-vous.
VIL BREQUIN – Je ne voudrais pas passer à côté d’une occasion.
LA MEUTRICIÈRE – Moi non plus.
VIL BREQUIN – Vous ne partez pas, hein ?
LA MEURTRICIÈRE – Je ne suis jamais très loin.
JÉRÉMY POT – 3 1ème jour de conflit. C’est à contrecœur que le
soleil s’est levé sur une cité ravagée, piétinée et endeuillée. L’exode
est impossible. Nous sommes étouffés, pris au piège. La maladie
est partout. Des campements de fortune naissent et meurent sous
le regard impuissant des autorités qui ne font plus autorité. La réa-
lité dépasse de loin toutes les fictions. L’espoir est à bout de force.
C’était Jérémy Pot, pour Radio-Radio.
LE SAGE – Vous n’imaginez tout de même pas que je vais aller faire
le clown sur vos barricades, dans vos tranchées ou je ne sais où.
C’est depuis ma place que j’obtiendrai le retrait des troupes, et la
paix. Depuis ma place.
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LE SOLDA T – Et la doublure alors ?
LE SAGE – Elle n’est pas prête. C’est une perfectionniste. Il paraît
qu’il ne faut pas la brusquer.
LE SOLDA T – Ce que je dis, c’est que si vous n’y allez pas tout de
suite, ce sont eux qui viendront à vous. Faites le premier pas. Antici-
pez.
LE SAGE – Elle est conne votre stratégie. Vous voulez m’inoculer vos
méthodes avant-gardistes. Rencontrer le peuple, faire des discours
de complaisance, serrer des mains, caresser des cheveux. Une belle
saloperie, oui.
LE SOLDA T – De diplomate ! De négociateur !
LE SAGE – Vous ne me vendrez pas ça, même avec un bel embal-
lage. Nous n’avons rien à négocier. La cité est encerclée et la situa-
tion pourrit à vue d’œil.
VIL BREQUIN – Ils veulent entendre un responsable. Donnons leur
ce qu’ils veulent et envoyons n’importe qui…en attendant.
LE SOLDA T – Moi, je verrai bien une femme.
LE SAGE – Et pourquoi une femme s’il vous plait ?
LE SOLDA T – Je ne sais pas…le côté maternel, rassurant. La femme
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c’est aussi la maitresse, l’épouse, la sœur.
LE SAGE – Oui, et bien un homme c’est aussi l’amant, l’époux, le
frère.
LE SOLDA T – L’amant, l’époux et le frère, sur le champ de bataille,
ça ne prend pas. Et puis, l’homme qui discourt, c’est l’homme qui
s’abrite derrière le discours. Ce n’est pas bon du tout. Alors qu’une
femme, il suffit de la regarder. Elle n’a rien à dire, juste à effleurer
chaque visage d’un coup de cil, comme ça. Un vent de liberté. C’est
très féminin la liberté. La victoire. Je vous vois bien, vous.
MADAME – Quand vous dites « vous », vous dites « moi » ?
LE SOLDA T – Vous avez cet air, là. Ce petit quelque chose dont les
hommes raffolent…Je dis ça, je dis rien.
MONSIEUR – Ne dites rien.
MADAME – Après tout, si ça peut rendre service.
LE SAGE – Oui, oui, bien sûr ça rend service. Un immense service.
Tenez, vous la briefez et c’est parti. Merci.
MONSIEUR – Tu ne vas pas y aller !?
MADAME – Tu m’en crois incapable ?
MONSIEUR – C’est tout à fait ridicule.
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MADAME – Ridicule ? ! J’ai envie de le faire. Pour une fois qu’il
se passe quelque chose d’exaltant dans ma chienne de vie. Brie-
fez-moi ! Je veux parler à ces soldats.
MONSIEUR – J’ai quand même mon mot à dire.
MADAME – Non, tu n’as pas ton mot à dire, MONSIEUR. Je ne suis
pas ta chose, MONSIEUR. Je suis libre, MONSIEUR. Je suis enga-
gée, MONSIEUR. Je suis militante. Je suis…Tiens ! Je suis la proue
du navire.
MONSIEUR – La proue du navire. N’importe quoi.
VIL BREQUIN – Ecoutez mon vieux, soyez arrangeant.
MONSIEUR – Oh, vous ça va, hein ! Je ne suis pas votre vieux.
LE SOLDA T – Plus belle est la mascotte, plus grande est la cohorte.
MONSIEUR – Je ne t’accompagne pas !
MADAME – Je ne te l’ai pas demandé !
JÉRÉMY POT – 79ème jour de conflit. La terre s’est arrêtée de
tourner. Les journées s’enchainent et se confondent. Le matin, on
incinère. L’après-midi on fait la guerre. A la veillée, on compte les
points. Et tout recommence. Les réserves ne suffisent plus. Les mots
ne suffisent plus. Les prières ne suffisent plus. Seul demeure le ré-
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flexe de notre survie. Qui aurait pu rêver pareille situation ? C’était
un peu de Jérémy, et pas trop de Pot, pour Radio-Radio.
GRAND-MÈRE, à l’écoute de vocalises intempestives – Piano !! Piano-mode-
rato ! Grazié !
L ’ ACTRICE, qui s’échauffe l’organe – Ma-me-mi-mo-ma. La-le-li-lo-la.
Na-ne-ni-no-na. Ra-re-ri-rora. Ka-ke-ki-ko-ka…
GRAND-MÈRE – Eh, la cantatrice ! Tu baisses le son ou je te coupe
les cordes!
L ’ ACTRICE, qui continue – Memememememe. Lelelelelelelele. Nenene-
nenene. Rererererere. Kekekekekeke….
GRAND-MÈRE – – Oh ! Tu vas t’arrêter de braire, grosse vache !
Alors quoi !! Elle découvre le visage fardé de l’actrice Non mais c’est quoi
cette mascarade ?! Ma petite fille ne se maquille jamais.
Enlevez ça tout de suite, vous n’êtes pas crédible. Vous ne la
connaissez pas, ma petite fille ! Vous êtes à mille lieues de la réa-
lité, pauvre cruche. Et cette perruque, ça ne prend pas. Vous êtes
vulgaire. Tout en vous transpire la vulgarité. Lui tend un miroir.
Approchez votre vilain minois de diva psychotique. Qu’est-ce que
vous voyez ?
L ’ ACTRICE – Une actrice, madame. Ne vous en déplaise. Je dois
travailler à ma composition. Laissez-moi.
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GRAND-MÈRE – – Tu ne présenteras aucun numéro, l’artiste.
L ’ ACTRICE – J’ai été engagée.
GRAND-MÈRE – – Finissons-en, avant que mes mains ne serrent ta
gorge. Je te donne ce collier. Et cette bague. Et tiens, encore celle-
là. Tu vois, je ne suis pas chiche avec toi. Je me saigne. Je me des-
sape. Le foulard aussi ? Il te plait ? Tiens ! Prends ! Avec tout ça, tu
pourras tenir des mois. Des années, si tu sais négocier. Prends les et
fiche ton camp.
L ’ ACTRICE – Je suis déjà sous contrat ; je ne suis pas disponible. At-
tendez la fin de la tournée et revenez me voir avec une proposition
solide. Et alors nous parlerons.
GRAND-MÈRE – Tu ne crois pas à ce que tu dis, n’est-ce pas ? Ca
ne se peut pas. Tu n’es pas vrai ?! Tu n’existes pas ?! Non, bête
comme toi, ça n’existe pas. Tu n’as encore rien compris, il n’y a pas
de spectacle. Tu en vois des décors ? Dans tes rêves les décors ! Et
les autres comédiens, ils sont où ? Nulle part. Dans ton cul, les co-
médiens ! Pour quel public joues-tu, dis moi ? Tu as vu des affiches
qui annoncent ta pièce ? Non. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’il n’y
en a pas. Sors de ton délire, la bouffeuse de bravo. C’est la guerre
! Tout est sens dessus-dessous, pauvre fille. Arpente les rues et vois
ce qui s’y joue. Dans tout ça, tu n’es qu’une piteuse marionnette !
Basta la commedia !
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L ’ ACTRICE – Laissez-moi, j’ai du travail.
GRAND-MÈRE, dans un souffle – Je vais la tuer…
L ’ ACTRICE, qui reprend sa chauffe – Je-je-je ve-ve-ve le-le-le tu-tu-tu…
GRAND-MÈRE – Retenez-moi ! Donnez-moi quelque chose à battre,
à mordre, à tordre !! Libérez-moi de ce cauchemar ! Réveillez-moi !
Réveillez-vous !! Changez-moi de planète ! Délivrez-moi de l’obs-
curité ! S’il ne reste qu’un jour à vivre, laissez-moi me changer en
fleur. Ou en graine de soja, en épi de blé, en pomme de pin, en
galet. Oui, en galet. Que je roule sur le sable et que la mer enfin
m’emporte. Que je glisse vers le fond de l’eau. Que je m’y dépose
en silence et m’y repose pour les mille années prochaines. Je vou-
drais tant dormir, s’il vous plait.
LE SOLDA T – madame, votre carrosse vous attend.
GRAND-MÈRE – Oui, mon carrosse, merci. Je suis lasse. Pourquoi
suis-je aussi lasse ?
LE LE SOLDA T – Vous serez sous bonne escorte, madame. Et nous
avons blindé le carrosse.
GRAND-MÈRE – Pourquoi faut-il terminer sa vie de la sorte ? Le
savez-vous soldat ?
LE SOLDA T – Non, madame, je ne le sais pas.
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GRAND-MÈRE – Êtes-vous croyant, soldat ?
LE SOLDA T – Je crois en l’Humanité, madame.
GRAND-MÈRE – D’accord, mais vous avez bien une religion ? Un
Dieu ? Qui priez-vous avant le combat ? Quelles mains vous ac-
cueilleront lorsque vous tomberez, vous et les vôtres ?
LE SOLDA T – Jamais nous ne nous éteindrons, madame. Un feu
sacré brûle dans nos veines. Nous disparaissons, certes, mais ne
mourrons pas. La mort est un concept vide de sens.
GRAND-MÈRE – tend la main au soldat – Je suis heureuse de vous avoir
connu, soldat.
LE SOLDA T – Passez une bonne nuit, madame.
L ’ ACTRICE, au soldat – Jeune homme ! Comment faire pour se procu-
rer du miel, du thym et du citron…Je voudrais m’éclaircir la voix.
GRAND-MÈRE – Une bonne nuit…
LE SOLDA T – J’ai un cachou. Il tend un cachou à l’actrice.
L ’ ACTRICE – Ca-ca-ca ch-ch-ch ou-ou-ou.
JÉRÉMY POT – 95ème jour de conflit. Dans les contrées hostiles, il
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arrive parfois que le soleil perce les nuages. Pas chez nous. Dans
les régions froides et reculées, là où la terre ne donne ni raisin ni
blé, il existe toujours une parcelle à cultiver. Plus chez nous. On di-
rait que les dieux, quels qu’ils soient, nous ont définitivement aban-
donnés. C’était Jérémy Pot, pour Radio-Radio.
LE SOLDA T – Je vous écoute, soldat.
MADAME – On n’avait pas revu la Grande Dame depuis quelques
jours. Un garde de faction est entré dans la chambre, pour prendre
de ses nouvelles. Elle était allongée sur son lit, toute habillée. On
aurait dit qu’elle dormait. Son visage était paisible. Elle avait dispo-
sé des pétales autour d’elle. Une coupelle en argent était posée sur
la table de chevet, et dans le fond, une goutte perlait encore. Les
fenêtres étaient grandes ouvertes et le vent faisait flotter le voile des
larges rideaux. Le garde a dit que pendant un instant, il s’était sen-
ti apaisé et loin de la tourmente. Comme il ne voulait rien troubler
de la quiétude qui envahissait la pièce, il a refermé doucement la
porte. Et il est venu nous prévenir. Fin de rapport.
LE SOLDA T – C’est un bon rapport, soldat. Bien circonstancié. Je
vais vous dire…Vous avez le sens du rapport.
MADAME – Que faut-il faire du corps, chef ?
LE SOLDA T – Les cimetières débordent. Laissez-le dans la chambre.
Là, au moins, il ne risque pas d’être piétiné.
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MONSIEUR – Ah ! Te voilà ! Enfin ! Je suis inquiet, Mathilde. Très
inquiet.
LE SOLDA T, à madame Je vous attends au Q.G. Il salue monsieur madame
MONSIEUR – Je suis terriblement inquiet.
MADAME – Pour qui t’inquiètes-tu, Georges ? Pour toi ou pour moi
?
MONSIEUR – Mais…pour nous deux, Mathilde. C’est pour nous
deux que je suis inquiet. Tu n’as plus ta bague ?
MADAME – Elle me gêne pour manier les armes.
MONSIEUR – Quand même, tu aurais pu la mettre en pendentif,
autour du cou, non ?
MADAME – Georges, je serais contente que tu te joignes à nous, tu
sais. Ils recrutent toutes les bonnes volontés.
MONSIEUR – Oui, c’est ce qu’on m’a dit. Mais tu vois, je ne suis
pas sûr que…
MADAME – Derrière quel prétexte vas-tu encore te cacher ? Que
vas-tu inventer cette fois pour ne rien donner. C’est ainsi que tu as
décidé de finir ta vie ? Comme un lâche. Toi et moi, demain, nous
ne serons peut-être plus de ce monde. Qu’as-tu à perdre ? Toute
71
ma vie, je t’ai regardé te défiler. J’ai assisté à chacune de tes ruses
pour contourner, feindre ou ignorer les situations délicates. Chaque
fois qu’on avait besoin de toi, tu prenais cette triste mine de victime.
Et c’est moi ! Oui, c’est moi, ta femme, qui trouvait les excuses pour
justifier ton attitude, et que tu ne perdes la face. Combien de fois
ais-je eu envie de te secouer, de te battre jusqu’au sang pour que tu
te révoltes et deviennes un peu de cet homme que j’ai tant espéré.
Combien de nuits ais-je passées à croire au sursaut de courage qui
viendrait habiter ta carcasse d’égoïste. Et aujourd’hui, tu viens me
soumettre ta fausse inquiétude. Parce que c’est bien de cela qu’il
s’agit, non. Une fausse inquiétude. Tu as peur. Tu es seul et tu as
peur. Et tu voudrais que je revienne pour que tu n’aies plus peur.
Non, Georges. Cette fois, c’est non.
MONSIEUR – Et notre malheureuse enfant, Mathilde. Un corps pri-
vé de sépulture et de cérémonie.
MADAME – Ca y est ! Le coup du père éploré. Oui, Georges, nous
avons perdu notre unique fille. Qui mieux qu’une mère sait cela ? Te
voilà privé, et d’elle, et de moi. Je sais, c’est moche. C’est la vie.
MONSIEUR – Mathilde…
MADAME – Il existe un nid douillet au nord de la cité. Là, se cache
dans un presque confort, une poignée de dignitaires sans dignité.
Il s’y pratique les plaisirs d’autrefois : manger, dormir, se cultiver
et faire l’amour. Je te note l’adresse. Tu vois, je ne t’en veux même
pas. Mon seul regret est de ne pas t’avoir quitté plus tôt.
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JÉRÉMY POT – il porte un masque à poussière. Il a la respiration courte. Je suis
en direct du quartier nord, au croisement de l’avenue des grands
sages et de la place de la liberté. Je peine à marcher sur les dé-
combres. Des cavités se sont formées à certains endroits, véritables
empreintes des violences de ces cent derniers jours. Une mutilation
de la cité. Une insulte à la cité. Je peine à respirer. Je peine à croire
ce que je vois, et surtout ce que je ne vois plus. Aucune image, au-
cun commentaire ne peuvent raconter ce dont mes yeux sont les
témoins. Ma tête bourdonne, tant le silence ici est assourdissant.
C’était Jérémy Pot, pour Radio-radio.
LA MEURTRICIÈRE – Vous êtes perdu ?
MONSIEUR – Je cherche une adresse. Mais avec toutes ces rues en
champ de bataille, ce n’est pas facile.
LA MEURTRICIÈRE – Faites-voir. Je connais le secteur comme ma
poche.
MONSIEUR – C’est que…je n’ai pas vraiment le droit.
LA MEURTRICIÈRE – Ah, c’est une adresse secrète ?
MONSIEUR – Oui, c’est un endroit un peu « réservé », à ce qu’on
m’a dit.
LA MEURTRICIÈRE – Vous en avez de la chance. J’espère que vous
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la trouverez avant le couvre-feu.
MONSIEUR – Ah ? Déjà le couvre-feu ?
LA MEURTRICIÈRE – Dans ce quartier-ci, de plus en plus tôt. Et les
contrevenants sont sévèrement punis.
MONSIEUR – Ah ?
LA MEURTRICIÈRE – Fusillés sur place ou enrôlés de force. Tout dé-
pend. Tenez, vous voyez les impacts de balles sur le mur. Et sur cet
autre, là.
MONSIEUR – Je…je ne savais pas… Dites, si vous me renseignez…
LA MEURTRICIÈRE – Vous me laissez vous accompagner. C’est
donnant-donnant. Vous direz que je suis votre femme.
MONSIEUR – Ma femme ? Oui, c’est une idée… Ma femme.
LA MEURTRICIÈRE – Alors ? Décidez-vous, mon vieux.
MONSIEUR – C’est décidé. Monsieur tend son billet.
LA MEURTRICIÈRE – elle le lit Tiens tiens…Et vous dites qu’il y aurait
encore quelques citoyens à cette adresse ?
MONSIEUR – Alors ? Vous connaissez ?
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LA MEURTRICIÈRE – Bien sûr.
MONSIEUR – Moi, c’est Georges.
LA MEURTRICIÈRE – Et bien allons-y, Georges.
MONSIEUR – Et vous, votre prénom ?
LA MEURTRICIÈRE – Vous l’apprendrez bientôt.
MONSIEUR – Hé ! Je vous connais. Vous êtes le type de la radio.
JÉRÉMY POT – à la meurtricière– Tiens, bonjour.
LA MEURTRICIÈRE – Oui, bon-jour. Je crois que grâce à monsieur,
j’ai enfin trouvé un abri.
JÉRÉMY POT – Prenez soin de vous, madame.
MONSIEUR – Vous le connaissez aussi ?
LA MEURTRICIÈRE – On discute où on y va, Georges ?
MONSIEUR – Je vous suis. A part, à La meurtricière. En voilà un qui
risque bien de se faire fusiller, non ? A quelle heure le couvre feu,
déjà ? Le sage est allongé, mort. le soldat nettoie son couteau.
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JÉRÉMY POT – 1 1 9ème jour de conflit. Les nouvelles ne sont pas
très bonnes. La météo non plus. Que dire…Que les sages-femmes
hésitent à mettre au monde… Que les chiens n’aboient plus la nuit
venue…Que les vêtements, la peau et les cheveux sont imprégnés
de l’odeur des cadavres… Que nous n’avons jamais été aussi près
de la fin. Tsoin-tsoin. presque inaudible. C’était Jérémy Pot, pour
Radio-Radio.
L ’ ACTRICE – Oh ! Vous l’avez tué, je crois.
LE LE SOLDA T – Affirmatif.
L ’ ACTRICE – Vous tuez bien. C’est net.
LE SOLDA T – J’ai appris.
L ’ ACTRICE – Toujours au couteau ?
LE SOLDA T – C’est silencieux.
L ’ ACTRICE – Les accessoires, c’est important. Moi, je dis toujours :
Sans accessoire, rôle sans espoir. Et je dis aussi : sans accessoire,
acteur sans gloire. Elle se penche sur le sage Je n’en reviens pas de la
précision. La plaie est toute petite. Vous répétez souvent ?
LE SOLDA T – C’est comme le vélo. Ça ne s’oublie pas.
L ’ ACTRICE – Vous imaginez. Le trou de mémoire à vélo. Vous péda-
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lez, vous pédalez, et là, trou de mémoire, vous ne savez plus pé-
daler.
VIL BREQUIN, qui regarde le sage – J’ai manqué quelque chose on
dirait.
L ’ ACTRICE – La scène dans laquelle on tua proprement. Rien que
ça. Vil Brequin regardele soldat.
LE LE SOLDA T – Je n’avais pas le choix. Lui et les membres du
conseil projetaient de s’enfuir. Tout était préparé.
L ’ ACTRICE – Le héros héroïque face au méchant machiavélique.
VIL BREQUIN – Expliquez-vous, enfin ! Je…Je n’entrave que pouic !
LE SOLDA T – Ils entretenaient quelques camaraderies avec le camp
ennemi.
VIL BREQUIN – Vous avez fait tuer les membres du conseil !? Tous
les membres ? Mais vous êtes un grand malade ! Oui, un grand
malade !!!
LE SOLDA T – Les vers habitaient le fruit depuis trop longtemps.
J’aurais du agir plus vite.
VIL BREQUIN – Attendez, cette décision ne vous appartient pas.
En temps normal, vous êtes un simple exécutant. Qui vous emploie
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? Pour qui travaillez-vous ?
LE SOLDA T – Et vous ?
VIL BREQUIN – Quoi, moi !? Moi, c’est pareil. Nous ne sommes pas
de la même famille, soldat. Je suis en haut, tout en haut et je tiens la
caisse. Sans elle, vous ne pouvez rien, pas vrai ?
LE SOLDA T – Mais si la caisse disparait, alors nous pouvons tout.
VIL BREQUIN – J’ai de solides relations. Je vous ferai arrêter, en-
geôler et écarteler. Vous ne pouvez pas m’atteindre. Personne ne
peut m’atteindre, pas vrai.
LE SOLDA T – En d’autres temps je vous aurais donné raison, mon-
sieur. Plus maintenant.
VIL BREQUIN – Qu’allez-vous faire de moi, vilain-vilain person-
nage ? Vous voulez me tuer aussi, je suis sûr.
LE SOLDA T – D’une certaine façon, vous êtes déjà mort.
VIL BREQUIN – C’est ça, oui, très bien. Restons-en là. Voilà, très
bien oui, considérez bien que je suis mort. Quelle bonne idée.
Comme ça, tout le monde est content, pas vrai. Adieu, soldat. Je ne
vous retiens pas. Et, comment le pourrais-je…Puisque je suis mort.
LE SOLDA T – Pauvre homme.
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VIL BREQUIN – C’est ça, oui. Pauvre de nous, amen et tout le ba-
taclan.
LE SOLDA T – Si vous décidez de fuir. Supposition. N’oubliez pas
que dehors on tire à vue et sans sommation. Même sur les morts.
VIL BREQUIN – Adieu, adieu, adieu.
JÉRÉMY POT – Jérémy Pot, pour Radio-Radio. Au 1 41eme jour de
conflit, que peut-on dire de la situation ?
MADAME – C’est très moche.
JÉRÉMY POT – On parle d’un assaut imminent et…déterminant.
MADAME – Affirmatif. Demain à l’aube, nous donnerons l’assaut
final. Une compagnie de 54 soldats et 32 civils, face à autant d’en-
nemis. Les gradés des deux camps, je veux dire
assaillants et assaillis, se sont réunis ce matin pour un petit-déjeuner
en terrain neutre, afin de décider de la forme à donner à cette der-
nière offensive-défensive. Nous espérons le combat à mains nues,
mais craignons qu’au dernier moment, l’ennemi ne change son fusil
d’épaule et ne fasse usage d’armes chimiques.
JÉRÉMY POT – A cette rencontre, n’a t-il pas été question d’un
cessez le feu, d’une trêve, d’une entente qui pourrait épargner les
survivants des deux camps, à ce stade là du conflit ?
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LE LE SOLDA T – Par principe, et c’est un point de détail sur lequel
nous sommes tous tombés d’accord ce matin avec les collègues en-
nemis, il n’est pas question de cesser le combat. Ne serait-ce qu’en
mémoire de tous ceux et celles qui ont donné leur vie.
JÉRÉMY POT – Enfin, n’êtes vous pas pour la paix ?
LE LE SOLDA T – C’est aux politiques, monsieur, de créer un envi-
ronnement qui permet à chacun de s’occuper de son propre bon-
heur. Quant à nous autres, il nous appartient de repousser l’assail-
lant si assaillant il y a. Et je vous prie de croire qu’assaillants il y a
eu et il y a encore. Alors, on termine le job.
JÉRÉMY POT – Donc, aucun espoir ? Quel est votre mot d’ordre ?
LE LE SOLDA T – Aucun mot d’ordre. J’ai seulement dit aux gars, et
quand je dis aux gars je pense aussi aux filles, de prendre le temps
de regarder une dernière fois le soleil se coucher. On fera griller
quelques marshmallow, on jouera de la guitare et on tâchera de ne
pas s’endormir à point d’heure. D’autres questions ?
VIL BREQUIN – Il fait bien froid, vous ne trouvez pas. On dirait qu’il
y a sans cesse des courants d’air ici. Vraiment, ça ne vous fait pas
ça, à vous ?
L ’ ACTRICE – Vous êtes tout pâle. Ça ne va pas ?
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LA MEURTRICIÈRE – Il a des fourmis au bout des doigts.
VIL BREQUIN – Oui, c’est vrai.
LA MEURTRICIÈRE – Et au bout des pieds aussi.
VIL BREQUIN – Oui
LA MEURTRICIÈRE – De la sueur lui coule le long du dos, n’est-ce
pas ? La tête bourdonne, la gorge est entravée.
VIL BREQUIN – Qu’est-ce que j’ai ?
L ’ ACTRICE – Qu’est-ce qu’il a ?
LA MEURTRICIÈRE – Vous allez vous éteindre et ne jamais vous
rallumer.
VIL BREQUIN – Mais je ne veux pas !
LA MEURTRICIÈRE – C’est déjà décidé.
L ’ ACTRICE – C’est contagieux ?
VIL BREQUIN – Je proteste énergiquement.
LA MEURTRICIÈRE – C’est tout ce que vous pouvez faire.
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VIL BREQUIN – Et mon or ? Qui va s’en occuper ?
LA MEURTRICIÈRE – Ne vous inquiétez plus de ça.
VIL BREQUIN – Mais il est caché, mon or, voyez-vous. Caché ! J’en
ai semé partout. À l’actrice Montez le chauffage. On se gèle ici. à La
meurtricière Parce que je suis rusé. Bien plus que vous. Je suis le plus
rusé de tous les royaumes. Et vous savez quoi ? Mon or, personne
ne le trouvera jamais. Pas une seule petite piécette ! Jamais !
LA MEURTRICIÈRE – C’est peut-être mieux comme ça.
VIL BREQUIN – Il est à moi. C’est Mon Or. À l’actrice Une couver-
ture. Vous n’auriez pas une couverture ? Mon Or. Mon petit or
chéri. À La meurtricière Je voudrais partir avec mon or, madame. Mon
or, mon or, mon or… – il s’étouffe sur ces dernières paroles, et meurt.
JÉRÉMY POT – Jour 1 43. La cité a enseveli ses derniers combat-
tants. L’ultime offensive n’aura servi qu’à créer le vide. Tout est tran-
quille à présent. Comme après que la neige ait déposé un manteau
blanc, et que tout paraît endormi. Ici, le silence est complet. Plus
rien ne vient troubler le calme absolu qui s’est imposé.
L ’ ACTRICE – S’il n’y a rien à jouer, qu’est-ce que je deviens moi ?
LA MEURTRICIÈRE – Tiens, vous n’êtes pas… Ah, non dites donc.
On dirait bien que je vous ai épargnée. Désolée. Vous voulez
que…?
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L ’ ACTRICE – Merci, je n’ai pas sommeil. Et je connais mon texte par
cœur. J’aurais pu faire une représentation, au moins.
LA MEURTRICIÈRE – Vous trouverez un autre public. Tentez votre
chance dans les cabarets d’ivrognes et de marins débauchés. Il y a
toujours un rôle à tenir…quelque part.
L ’ ACTRICE – Ça ne me dit pas. Je crois que je vais quitter le métier.
Tout ce travail pour rien. C’est trop ingrat, vous comprenez. À partir
de là, L’actrice retire son maquillage, sa perruque et prépare sa valise.
LA MEURTRICIÈRE – A quoi pensez-vous, monsieur?
JÉRÉMY POT – A votre avis, tout cela était-il bien utile ?
LA MEURTRICIÈRE – Quel mal est nécessaire…?
JÉRÉMY POT – Ça doit pourtant bien servir à quelque chose, non ?
Sinon, c’est absurde.
LA MEURTRICIÈRE – Ça l’est, croyez-moi.
JÉRÉMY POT – Je ne saisis pas bien qui vous êtes.
LA MEURTRICIÈRE – Bien sûr que si, que vous saisissez, mais vous
ne voulez pas l’admettre. Avez-vous peur de moi ?
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JÉRÉMY POT – Je devrais ?
LA MEURTRICIÈRE – D’habitude, on me craint. Vous êtes un drôle
de bonhomme, Jérémy Pot.
JÉRÉMY POT – Quel est votre rôle dans tout ça ?
LA MEURTRICIÈRE – Je ne décide pas, je ne fais pas à la place et
je n’influence en rien. J’accompagne seulement. Et pour que tout
ne soit pas vain, il vous faut témoigner. Témoigner de ce que vous
avez vu. Dites le, et n’omettez aucun détail. Vous êtes peut-être
encore l’un des derniers remparts contre l’absurdité. Le dernier rem-
part avant la nuit.
L ’ ACTRICE – Je vais marcher en direction du sud. Vous pensez que
c’est une bonne idée ?
JÉRÉMY POT – Et vous ? Qu’allez-vous faire, maintenant ?
LA MEURTRICIÈRE – Faites-le. Témoignez, monsieur. Dites au
monde ce qui s’est passé ici.
JÉRÉMY POT – Vous pouvez compter sur moi. A plus tard, alors.
LA MEURTRICIÈRE – A bien plus tard. elle disparaît.
JÉRÉMY POT – C’était Jérémy Pot, pour Radio-Radio. Il disparaît.
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L ’ ACTRICE – Elle est partie. Il est parti. Chacun à leurs occupations.
Chacun à leur devoir. Je reste seule, les yeux grands ouverts. Le
monde n’est pas une illusion. Aujourd’hui je le sais. Le rideau tombe
sur une cité outragée, mais le théâtre, lui, se ferme sur une lueur
d’espoir. Fin de l’histoire.
FIN DE LA PIÈCE