VRACVRAC
Cette pièce est enregistrée au répertoire de la Société des auteurs compositeurs dramatiques.
Son exploitation est soumise à autorisation
Par Sébastien Barberon
et Pascal Mathieu pour les chansons*
A un instant décisif de sa vie, une jeune femme, (MARIE-CAMILLE)
se retire un instant du monde pour se confronter à ses souvenirs
et trouver une issue à ce qu’elle traverse.
LES PERSONNAGES
LE NARRATEUR
MARIE-CAMILLE
HUGUES ET GÜR (personnages sortis de l’imagination de MARIE-CA-
MILLE)
Le bruit du vent. MARIE-CAMILLE est assise sur un banc.
LE NARRATEUR – Elle était partie
Elle avait su et aussitôt elle était partie
Elle n’a pas eu à penser
Elle n’a eu qu’à agir
Elle était partie pour se retrouver
Le train qu’elle avait pris ce jour là
Elle ne s’en souvenait pas
La ville qu’elle avait traversée ce jour là
Elle ne s’en souvenait pas
Le loueur de vélo
Elle ne s’en souvenait pas
Elle était seule
Et le sentier qui l’avait conduit jusque là
Non loin du phare
Semblait avoir été tracé pour l’accueillir
Il s’était refermé sur son passage
Pour qu’elle ne soit pas dérangée
Elle s’est assise sur un banc
Elle a regardé ma montre
Pour savoir le temps qui la séparait de chez elle
1 8h1 2
Elle était loin
Face à l’océan
Avec rien d’autre que la voix de la mer
De la mer et du vent
Noir
MARIE-CAMILLE est allongée sur le banc. HUGUESet GÜR occupent une
autre partie de l’espace.
GÜR – Écoutez bien celle-ci
Mulot au milieu de route
Mulot est petit
Route est large
Mulot c’est la première fois qu’il va sur route
Mulot ne savait pas
Mulot n’a pas fait attention
Nuit noire, pluie battante, vent froid
Mulot si petit que route parait infini infranchissable
Route tremble
Mulot panique mulot creuse mulot se casse les ongles mulot se tord les
pattes
Route tremble fort
Mulot se dresse
Deux soleils en approchent
Mulot réflexe
Tête dans pattes, pattes vers cul, cul sur route
Route tremble et tonne
Cœur de mulot tape et tape et tape
Noir
Corps de Mulot allongé pas aplati, allongé seulement
Mulot miraculé
Mulot sourit
Route tremble encore
Cette fois plus fort
Deux soleils deux soleils
Requiem
Et écoutez celle-là. Un papillon papillonne, il pense. A quoi pense-t-il,
je n’en sais rien, mais le fait est qu’il pense, c’est sûr, parce qu’il vole
de travers, un coup par ci un coup par-là, et il est bien entendu qu’un
papillon ne peut avoir un coup dans l’aile, donc s’il vole de travers,
à coup sûr c’est qu’il pense. Il se dirige vers Hugues, avec la tasse Et
que ne sent-il pas venir, je vous le donne en mille ? Le vent. Et, me di-
rez-vous ?…
HUGUES– Et ?
GÜR – Et on ne l’a plus revu ; voilà. Un simple coup de vent et fin
de l’histoire. C’est moche. Non ? Une petite madeleine ?
HUGUES décline la proposition.
GÜR se sert une tasse de thé.
C’est une gazelle, qui saute de branche en branche. Bon, me
direz-cous, habituellement une gazelle ne saute pas de branche
en branche. Mais la mienne, si. A un moment une branche, sans
doute plus fragile que les autres, casse. Et la gazelle tombe. Voilà.
Un escargot décide de traverser la route, pour passer de l’autre
côté. Au dernier moment il change d’avis, il se rétracte. Il en a
sous la coquille, l’escargot.
Une petite dernière, pour la route. C’est juste avant Noel, une
dinde roule à bicyclette. Elle pédale, plume au vent et sourire sans
dent, elle pédale, pédale, pédale, pédale, pédale, et soudain,
trou de mémoire, elle ne sait plus pédaler…
1 8h1 2 apparaît à l’écran
HUGUES- Dix huit heure douze. Je crois que nous sommes atten-
du Il actionne une sonnette. MARIE-CAMILLE se dresse.
GÜR – Je suis content de vous voir, et m’engage à ne pas vous
laisser tomber comme une vieille serviette mole…sale…Et aca-
riâtre . Il s’assied près de MARIE-CAMILLE, une boîte de madeleines à la
main Je palabrais avec moi-même et me disais que je ferais bien
de rendre visite à cette brave « MARIE-CAMILLE ». Et me voilà.
Vous avez besoin de quelque chose ? Non. Vous n’avez besoin
de rien, vraiment ? J’ai apporté quelques madeleines. Ça vous dirait
une petite madeleine ? Je suis sûr que vous aimeriez en avoir près
de vous. A HUGUES
Partir sans bagage, pourquoi pas…Mais sortir sans madeleine. En-
fin, s’il y a quelque chose que nous puissions faire.
MARIE-CAMILLE – Il faut que je mette de l’ordre dans mes pensées.
Vous voyez ? Je ne pourrais pas aller plus loin pour le moment.
GÜR – Il se passe dans votre cerveau…des choses. Voyez, entre la
région de ce cortex-ci et la région de cortex-là. Parlez à voix haute
le souvenir qui maintenant vous traverse. Il glisse jusqu’à une machine à
écrire, posée sur un bureau, et écris ce que dit MARIE-CAMILLE.
MARIE-CAMILLE
3 décembre, 4 décembre, 5 décembre, 6 décembre, 7 décembre…
1 1 décembre
J’ai 20 ans
Je me souviens de ça
20 ans
Je vomis mon gâteau d’anniversaire
J’ai trop bu
Je ne sais plus qui était là
Mes invités
Trop soûle
Trou noir
Toutes mes amies ont des petits amis
Toutes
Sauf Caroline
Elle est anorexique
Elle prend et elle rejette
Alors les garçons ne s’y aventurent pas
Tant mieux
Caroline n’aime pas les garçons
Elle veut m’aimer moi
Mais moi j’ai trop bu
HUGUES*
Il est vertigineux
Le chemin parcouru
De zéro à vingt ans
Le temps a fait des nœuds
Un tas de coups tordus
Comme ça en passant
Et personne pour dire
Les angoissants bois sombres
Les forêts sans orée
Personne pour te dire
Pardon pour la part d’ombre
Les îles déflorées
A vingt ans dans la tête
T’as des tas de clichés
Des machins à la con
Des peaux de savonnettes
Toujours prêtes à glisser
Vers un bordel sans nom
Ce que t’as sous la crête
C’est un foutu merdier
Un saladier sans fond
Des peaux de savonnettes
Toujours prêtes à glisser
Vers un bordel sans nom
Des peaux de savonnettes
Des peaux de savonnettes
GÜR – Nous dissertions à propos de votre prénom…C’est vous
qui l’avez choisi ou…
MARIE-CAMILLE – C’est mes marrants.
GÜR – Vous avez dit vos marrants ? Elle a dit ses marrants.
Herpes et lapsus !
MARIE-CAMILLE – Mes parents
GÜR – Trop tard. Dis c’est dit et c’est redit. Herpes et lapsus ! à
HUGUES
Nous pourrions l’appelez Bertille
HUGUES- Ou Myrtille
GÜR – Vanille
HUGUES- Coquille
GÜR – Je propose Torpille. Parce que, MARIE-CAMILLE, vrai-
ment, c’est…
MARIE.CAMILLE – C’est ma mère !
GÜR – Mamère ! Deux seins qui pendent…C’est terrible. Cette
femme, Mamère, donc, vous a obligé à porter ce prénom stu-
pide. Et Papère n’a rien dit. Il s’est laissé trainer dans l’erreur, une
fois de plus. Et une fois de plus ce sont les autres, autour de vous,
c’est à dire nous, qui sommes victimes de sa lâcheté. Nous le dé-
testons, Papère. Il n’y a pas pire que Papère.
HUGUES*
Y a pas pire
Que papère
En imper
En faux cuir
Y a pas pire
Que papère
Qui espère
Qu’on l’admire
Y’a pas pire
Que papère
Qui répare
Sa voiture
Y’a pas pire
Que papère
Trahi par
Son armure
Y’a pas pire
Que papère
A l’hyper
Qui transpire
Y’a pas pire
Que papère
Et son air
De martyre
Y’a pas pire
Que papère
Qui balise
Dans sa tête
Y’a pas pire
Que papère
En valise
A roulettes
Y’a pas pire
Que papère
Sur le port
De Quimper
Y’a pas pire
Que papère
Qui à tort
S’exaspère
Y’a pas pire
Que papère
Au dessert
Chez des gens
Y’a pas pire
Que papère
Qui desserre
Pas les dents
Y’a pas pire
Que papère
Y’a pas pire
Que papère
Y’a pas pire
Mis à part
Un troupeau
De papères
Y’a pas pire
Que papère
Y’a pas pire
Que papère
Y’a pas pire
Mis à part
Les papères
En troupeau
MARIE-CAMILLE regarde l’écran, sur lequel défile des trains et des voya-
geurs en valises.
GÜR – Sans vouloir me vanter, vous êtes tout à fait ridicule. Faites-
vous plaisir et descendez.
Bruit d’un train, MARIE-CAMILLE est recroquevillée à présent.
A HUGUES– Souvenez-vous. MARIE-CAMILLE a 6 ans et quart.
Nous sommes à la mi-janvier. Mamère a préparé la valise fami-
liale pour passer la fin de semaine chez la cousine d’Orléans.
Papère a acheté trois billets pour le train de 13H52.
HUGUES– Départ initialement prévu.
MARIE.CAMILLE – Je suis perdu dans une gare
Je croise des longs manteaux noirs
Et des valises ad libitum
Des milliers de valise
Mon cœur va exploser
Ma petite cage thoracique ne suffit plus
Les hauts parleurs hurlent les horaires et les destinations
J’étouffe
J’ai la nausée
C’est la peur
Du haut de mes 6 ans c’est la peur
Je pleure parce que je vais mourir ad libitum
HUGUES chausse le masque de Mamie Jacqueline.
Mamie Jacqueline ? Mamie Jacqueline c’est toi ?
Mamie Jacqueline tu sais
Je n’aime pas ce jour
Papa est monté dans le train
Des voyageurs sont descendus
Maman elle aussi est montée
Et puis encore des passagers
Deux minutes d’arrêt
Ils avaient dit
Tu sais mamie
Ils ont menti
Ça ne s’arrête pas, en vrai
Ça prend, ça tombe, ça tire, ça pousse
Ça entre et sort
Parfois dedans des fois dehors
Et papa pense je suis avec maman
Et maman croit je suis avec papa
Mais c’est pas vrai, je suis derrière
Un peu trop loin, pas assez près
Mais c’est trop tard on dirait bien
Le train s’éloigne puis disparaît
Mes deux parents dedans
Moi sur le quai
Tu sais mamie
Y’a pas que moi qui suis oubliée
Y’a une valise marron aussi
Toute abimée
Assise sur elle, je suis moins seule
Elle ne dit rien et moi non plus
Un monsieur en costume
Une casquette sur la tête
Et un sifflet au cou
Me dit ben toi ma p’tite
On dirait bien que c’est pas ton jour
Si t’avais été là
Mamie Jacqueline
Tu m’aurais vu
J’suis pas si p’tite
T’aurais mis ta main dans la mienne
On aurait marché jusqu’au parc
Celui où on va d’habitude
Mamie Jacqueline disparait
On aurait vu des escargots, des asticots
Des feuilles par terre et des oiseaux
On aurait dit bonjour aux gens
Des fois j’aurais couru devant
Tu m’aurais dit va pas trop loin
J’aurais dit non regardes moi
J’aurais trouvé un morceau de bois
Et puis tracé un grand bonhomme
Tu m’aurais dit tu n’as pas froid
J’aurais dit non j’ai plutôt faim
Déjà seize heure tu veux goûter
O oui mamie allez on rentre
Du pain du beurre
De la confiture
Fraise ou myrtille
Framboise ou mûre
Regarde mamie ça y est ! Il neige…
Elle va à la fenêtre et regarde la neige. Sur l’écran, apparait un arbre pen-
ché.
HUGUES* – Tout autour et devant
Rien que des champs de blé
Avec la coupe en brosse
Des arbres que le vent
Prend soin de caresser
Dans le sens de l’écorce
Accrochées au talus
Des cabanes de tôle
Et quelques caravanes
Trois planches de salut
Sous les larmes d’un saule
Une vieille bécane
Des murs couverts de tags
Des zones grillagées
Protégeant des engins
Un bout d’un terrain vague
Une usine allongée
La maison du gardien
MARIE-CAMILLE est assise sur le banc. A l’écran, la mer et des parcelles
de sable.
LE NARRATEUR – Depuis sa plus tendre enfance, vivaient dans sa tête
d’incroyables personnages, qui lui rendaient visite. Au départ, elle
les convoquait quand elle en avait envie, le plus souvent le soir, avant
de s’endormir. Puis, au fil du temps, les personnages avaient pris de
l’épaisseur, du caractère. Ils avaient grandi et étaient devenus auto-
nomes. A présent c’est eux qui s’invitaient, sans qu’elle le demande. Il
n’y avait rien d’étrange dans tout cela. Ils s’adressaient à elle comme
l’aurait fait n’importe qui de réel. Leurs visites pouvaient être très es-
pacées les unes des autres. Mais elle ne s’inquiétait pas car elle
savait qu’ils n’étaient jamais très loin. Ou que même s’ils l’étaient, ils
pouvaient à tout moment la rejoindre sans que cela ne leur posa de
problème d’espace ni de temps.
D’abord MARIE-CAMILLE semble faire un dessin sur le banc, du
bout d’un doigt. Elle sourit, puis elle rit, parce que des images lui
reviennent. Projection des vaguelettes pendant le récit.
MARIE-CAMILLE – Ils sont partis
Deux jours deux nuits
Voir un cousin en Normandie
Qu’ils nous ont dit
Merci merci
C’est tante Margot
Qui nous surveille
Un peu moche et un peu fripée
Son chien est venu avec elle
Elle l’appelle son bébé
Avec ma sœur on est tranquille
Ils sont plantés devant la télé
Parfait
A 1 9h00
Elle qui boitille
Lui dans ses bras
Ils nous ont chauffé des pizzas
On adore ça
Ma sœur m’a dit
Viens poupinette
J’ai une idée elle est super
Tu vas voir on va rigolé
C’est carnaval demain tu sais
Je sais
Alors sur la pointe de nos pieds
On a monté le grand escalier
A droite personne
A gauche non plus
On s’est glissé comme des brigands
Dans la grande chambre des absents
Elle a ouvert l’énorme armoire
Tiré à fond tous les tiroirs
Sorti les poudriers les fards
Les rouges à lèvres les crayons noirs
Et tout un tas de bazar
On a fouillé et trifouillé
Retourné déplié extrait
Tout ce qu’on pouvait
Les robes de bain
Les chemises de nuit
Les escarpins
Les caleçons longs
Chemises à fleurs
Robes en dentelles
Culottes en soie
Paires de bretelles
Et les foulards, et les falzars
Cravates, ceintures, nœuds papillons
Le défilé a commencé
Chacune son tour
On a joué à se transformer
Moi en mon père
Elle en ma mère
Elle en mon père
Moi en ma mère
A l’endroit à l’envers
On a tout arrêté tout bien rangé
Quand on a déchiré le premier chemisier
A pas de velours on est sorti
En bas on entendait des ronflements
Ils étaient là entremêlés sur le divan
La tante Margot le chien bébé
Gueule ouverte et bras pendants
Le filet de bave près du plancher
On n’a pas moufté
Le lendemain on a remis nos déguisements et rejoint les copains
du quartier. Toute la bande était costumée. Je me souviens
d’Émile et Jules, les fils de la boulangère. Et de Mathieu, un
grand rouquin toujours dans la lune. Son père était chauffeur de
taxi je crois… Et puis bien sûr Élise et Sala. Ils se tenaient par la
main parce qu’ils étaient amoureux alors même avec un dégui-
sement on savait que c’était eux. Et puis Thomas « gros tas ». Il
était même pas gros, d’ailleurs… Et cette fille, là, qui voulait tout
commander, comment elle s’appelait…elle avait un prénom qui
lui allait pas du tout, genre Hortense…Constance…Garance…
Marie-France… Je l’ai sur le bout de la langue…
Elle se remémore une liste de prénoms de copains et de copines. On
n’entend pas tout, elle ponctue par des rire. Puis elle s’arrête, le regard
dans le vide, à la recherche d’un énième prénom.
HUGUES* – Juste au bord du cerveau
Y a des idées qui sèchent
Planquées sous le bureau
Ou parties à la pêche
Des mots qui se débinent
Ou qui se mettent en pause
Un bug de la machine
A retrouver les choses
Juste au bord du cerveau
Pas très loin du chapeau
Près de la calvitie
Et de la mise en pli
Pas loin des bigoudis
Tout contre le képi
Juste au bord du cerveau
A la périphérie
GÜR – Mon grand papère fumait le cigare. Moi je n’aime pas ça.
Ca irrite la gorge. Mais mon grand papère, lui, il fumait le cigare.
Alors, voyez-vous, lorsque je pince un cigare et que je le trans-
porte à mon oreille, juste avant qu’il ne s’allume. Que j’entends le
doux craquement des feuilles entre mes phalanges. Que je hume
le barreau de chaise…Et bien, il me suffit de penser à ces deux
toutes petites choses-là, voyez-vous, pour qu’immédiatement je
revois mon grand papère, tel que je le connaissais. Assis dans son
fauteuil à bascule.
MARIE-CAMILLE – Et ben moi mon grand papère, il est mort avant
ma naissance ; je ne l’ai pas connu. J’aurais bien voulu mais…
alors ma grand mamère elle me racontait mon grand papère. Elle
me parlait de lui très souvent. Elle me disait qu’il sentait le petit
pois carotte. A chaque fois qu’il rentrait dans une pièce elle disait
que ça sentait le petit pois carotte.
HUGUES- Ben moi mon grand papère, il avait une jambe de bois.
Tout les gens de sa génération, s’ils avaient une jambe de bois
c’est qu’ils s’étaient fait arraché la jambe par un obus. Mais
pas lui. Lui c’était un insecte qui l’avait piqué. Un nuisible. Ca
c’était infecté et il avait eu la gangrène alors il avait fallu lui
coupé, et ils lui avaient mis une jambe de bois. Et ça lui donnait
une démarche toute bizarre, un peu comme un canard, quoi. Et
on l’appelait papy canard.
GÜR – Mon grand papère à moi était un collectionneur. Mon
grand papère était u collectionneur de papillons. Et un empail-
leur de papillons, Oui. Dans la maison de grand papère et de
grand mamère, sur tous les murs, de la cave au grenier, de la
salle de bain à la salle à manger, du plafond au plancher, des
papillons, rien que des papillons, de toutes les couleurs, de tous
les pays…Mon grand papère prétendait que certains d’entre
eux venaient de pays qui n’existent pas encore.
MARIE-CAMILLE – Moi mon grand papère je l’ai pas connu et
j’aurais bien voulu mais…
GÜR – Dommage
HUGUES- Oui
MARIE-CAMILLE – Ma grand mamère disait toujours que…En
fait il était peintre mais il tremblait, beaucoup, comme quand on
a une maladie de…de tremblote. Alors, vous voyez, il prenait
le pinceau et dès qu’il touchait la toile…Et bien ça ne tremblait
plus. Plus du tout. Ma grand mamère disait qu’il était un peu ma-
gique.
HUGUES– Moi, mon grand papère il avait deux mains gauches.
Mais vraiment deux mains gauches. C’est à dire les deux pouces du
même côté. Et quand il serrait la main à des gens, ben ça leur faisait
bizarre.
GÜR – Mon grand papère à moi, vous l’avez compris, il était col-
lectionneur n’est-ce pas…Et bien sa plus belle collection, vraiment…
Sa plus belle collection à mon grand papère, c’était sa collection de
grands mamères.
MARIE-CAMILLE – Moi mon grand papère je l’ai pas connu…
GÜR – Mais vous auriez bien aimé…
HUGUES– Ha oui.
MARIE-CAMILLE – Oui j’aurais bien aimé. Et bien, puisque je ne le
connais pas, j’ai une image de lui…Il y a un grand tableau qui est
dans le salon, un portrait de mon grand papère, et la peinture est un
peu tordue…Et du coup j’ai toujours cru que mon grand papère était
un peu tordu.
GÜR – Mais vous ne l’avez pas connu.
HUGUES- Oui
MARIE-CAMILLE – Mais j’aurais bien aimé
HUGUES– Moi mon grand papère il a mis six mois avant de mourir
GÜR- Et moi mon grand papère…plus
MARIE-CAMILLE – Moi mon grand papère il est mort avant que je
sois née.
GÜR – C’est pour ça que vous ne l’avez pas connu.
HUGUES- Oui
GÜR – Vous auriez bien aimé ?
GÜR s’empare de la boîte de madeleine, posée sur le bureau
GÜR – Une petite madeleine ?
MARIE-CAMILLE – Non. Plutôt une histoire.
GÜR – Un pou est amoureux fou d’une puce. La puce, elle, est
amoureuse folle du pou. D’un commun accord, ils décident donc
de se marier. Le pou invite sa famille pou et ses amis poux, tandis
que la puce invite sa famille puce et ses amies puces. Puces et poux
raffolent d’occasions festives, si bien que le jour J, ils sont tous là,
tout de blancs vêtus. Des colonnes et des colonnes de puces et de
poux. Il y a tant et tant d’invités, qu’entre eux ne passe pas un che-
veu. Et chacun porte sur son dos un grain de riz. Je précise que
le pou et la puce sont catholiques pratiquants ; c’est donc l’église
qu’ils ont choisi pour célébrer leur union, afin que le pou devienne
l’époux de la puce. Et voilà que les cloches tintinnabulent, que
le prêtre, sous une chaleur accablante, attend sur le parvis, que
même le pouce-pouce tiré par des tics, est prêt, dans la petite allée,
pour quand ils sortiront. « C’est vraiment bien organisé. Tout est
au poil » clame un vieil arthropode. Le couple pouce-pouce avance
fièrement, qui au bras de son papa, qui au bras de sa maman. Le
cortège de poux et de puces suit tout aussi fièrement…Au même
moment, un homme passe. Il regarde sous sa chaussure. Purée
HUGUES et GÜR s’éclipsent.
MARIE-CAMILLE – J’ai écrasé mon premier insecte
Volontairement
Ça n’a pas duré très longtemps
Pour lui encore moins que pour moi
Je lui en voulais de m’avoir fait peur
Je lui en voulais d’être aussi laid
Un coup de pied sec
Quand on est mort…Est-ce qu’on se souvient encore ?
A l’écran, la pluie. MARIE-CAMILLE a froid. Elle va vers son vélo et se
couvre d’un imperméable.
MARIE-CAMILLE – Je pense souvent à la mort. Pas vous ? Je n’ar-
rive pas à me débarrasser de cette idée qu’un jour je disparaitrai.
Des jours, j’y pense en continue. Je vie en continue avec le pressen-
timent de ma mort. Je n’arrive pas à me défaire de cette pensée.
Ce qui me fait le plus peur c’est que je projette le moment où je serais
morte. Et je fais l’inventaire de ce que je ne pourrai plus faire, de ceux
à qui je ne parlerai plus, de ce que je n’ai jamais fait et que peut-être
j’aurais eu le temps de faire si j’étais resté encore un peu.
Enfin tout ça est confus. Si je savais quand tout finirait pour moi, je pour-
rais m’organiser, me préparer, faire les choses à temps. Mais le fait que
la mort puisse survenir à n’importe quel moment, c’est terriblement an-
goissant.
Je n’arrive pas à vivre tranquille avec cette idée. Est-ce que c’est normal
d’y penser autant ?
HUGUES* – C’est la peur dans l’abdomen
Qui met le cœur sous hypnose
Un minuscule acouphène
GÜR – C’est le bruit du cours des choses
HUGUES- C’est un frisson dans le torse
Qui jamais ne se repose
Une écharde sous l’écorce
GÜR – L’aiguillon du cours des choses
HUGUES- C’est la sueur dans le cou
Avant la métamorphose
La terreur de rien du tout
GÜR – Simplement du cours des choses.
La pluie cesse et laisse place au son de la mer, et du vent. Projection. MA-
RIE-CAMILLE est perdue dans ses pensées.
GÜR – C’est une graine de Soja qui, toutes les nuits paires, rêve de
Kant, et toutes les nuits impaires, rêve de Schopenhauer. Si elle s’endort
avant minuit, elle rêve inévitablement des deux. Un vrai cauchemar.
Une limace, en consultation chez son psychanalyste, confie ses pulsions
homosexuelles et fait un rapprochement avec les rapports conflictuels
qu’elle entretient depuis des années avec sa mère. A la fin de la séance,
la limace se lève et déclare : Je peux vous dire que j’en bave encore.
Cave ou grenier ? Quel est votre premier souvenir ? Le tout premier.
MARIE-CAMILLE est allongée sur le banc. GÜR place un coussin sous sa tête.
MARIE-CAMILLE – Je me souviens d’un lit superposé. Ma sœur est en
haut, moi je suis en bas. J’ai toujours rêvé avoir sa place parce que
BOUTON et pression c’était mes deux poissons rouges. Bouton est mort
le premier. Pression a déprimé une année entière avant de s’éteindre
à son tour, en VACANCES, sur la plage, citron fraise chocolat un rituel
quotidien juste après la cueillette de coquillages, avec mamie CANARD
pour y glisser mes quatre pièces d’un franc. Mes premières économies,
hop, dans le cochon, qui en fait ressemblait à un canard, même que
j’avais ROBERT madame Robert, la prof de français et son exercice de
diction. Ces six saucissons-ci sont si secs qu’on sait sûr que s’en sont.
Ces six saucissons-ci sont si secs qu’on sait sûr que s’en sont.
SEPT en noir sur fond vert, au-dessus de la porte. Le nom de la rue je ne
m’en souviens pas mais le numéro c’est sûr, c’était le 7 .
PAS UNE DE PLUS.
C’est ce que me disait ma mère. Huit, et pas une de plus. Elle avait rai-
son, huit copines pour un anniversaire c’est déjà pas mal. Par exemple,
Élisa, NATACHA c’était une amie au lycée, qui avait de graves troubles
délirants. Elle faisait souvent des crises d’hystérie, des choses bizarres.
Elle a été internée. Je me rappelle être allée la voir, au début DE-
CEMBRE qui est le douzième mois de l’année. C’est là que je suis née.
Le 1 1. Donc je suis sagittaire, un signe de feu DE SANG FROID oui c’est
vrai, le jour où j’ai avalé une dragée de travers, à la communion de ma
cousine, j’ai eu très très peur, et je revois mon père, au bout de la table,
impassible. Pour tout dire, je n’ai jamais su si c’était son sang froid ou
son indifférence.
Ma mère, elle LEON, retrouvé mort sur le bas-côté. Pauvre héris-
son Léon. Je l’ai déposé dans une boîte et enterré au fond du jardin.
J’ai beaucoup pleuré A EDIMBOURG parce qu’arrivée à la gare de
Waverly, je me suis perdu entre l’aéroport et la gare. Je n’ai jamais
retrouvé Kathy, ma correspondante, qui m’a attendue des heures. J’ai
pris un taxi pour aller jusqu’à SAINT ARGON où ma chambre portait
le numéro 1 6. Opération des végétations. J’étais dégoutée parce que
j’ai loupé le voyage de fin d’année avec LES POMPIERS Facile c’est 1 8.
A chaque fois que mes parents s’absentaient, ils nous faisaient répété
les numéros d’urgence. Moi mon préféré c’était le DIX NEUF Pile l’âge
de ma sœur lorsqu’elle a quitté la maison. Moi j’en avais quinze et je
n’avais pas envie qu’elle parte. Je ne lui ai pas dit. Je ne lui ai pas dit.
ETOURDIE Vous êtes une petite étourdie, vous savez ça ? Madame
Mercueil, mon institutrice de CE2. Nous on l’appelait madame Cercueil. D’ail-
leurs le jour où elle l’a appris NEUF TOUR DE PISTE sans s’arrêter. J’étais ex-
ténuée. Je voulais faire de l’athlétisme, comme Louise. Finalement j’ai fait de la
natation, comme ISABELLE Martinez. Isabelle Martinez. Celle-là, si je la croise,
je la griffe, je la mords, je la pince et je la gifle. Elle saura pourquoi. Jérémy. Dix-
sept heure dix-sept. C’est à cette heure-là que j’ai embrassé mon premier garçon
sur la bouche. Jérémy.
C’était sous un arrêt de bus et il faisait très froid. Et je l’ai lu en une seule nuit, les
dix petits nègres, d’ Agatha Christie. Et les quatorze chats de la mère Monique,
notre voisine. Elle les nourrissait avec un mélange pâté-cognac-lait de brebis. On
soupçonne qu’elle mangeait dans le même plat et qu’elle rajoutait du cognac.
Entre deux paquets de chips, sur le canapé, ma sœur et moi on faisait du karaté,
avec les bras, avec les pieds, et puis les cris, surtout.
Tu as rangé ta chambre ? Tu as terminé tes devoirs ?
Tu as débarrassé le lave-vaisselle ? Tu as retrouvé tes clés ?
C’était qui au téléphone ? Tu prends à quelle heure demain ?
Et pense à nettoyer la cage de ton hamster. Arachnophobe. Ma mère est ara-
chnophobe. Moi je suis mamerophobe. Méga trouillarde dans le Rocking Blue
III, un manège à sensation. J’étais assise entre un gros monsieur qui sentait la
sueur et un petit garçon qui serrait les dents. Et les jambes de Sabrina, et le profil
gauche de Noémie, et les cheveux de Clémence, et la poitrine de Laetitia, et les
yeux de Juliette, et les parents de Roxane. Un matin à contempler la forêt après
une nuit d’amour. Ton odeur. Le parc immense en face de mon appartement. Les
feuilles qui virevoltent et se moquent du temps. Le tablier à carreau d’une vieille
femme un peu courbe. Le café au lait de l’oncle André un matin d’été. L’herbe
fraichement coupée quelque part un dimanche. Ton odeur. La femme enceinte
accrochée aux barreaux du caddie de la superette. Le petit garçon aux
cheveux d’or assis dans le train à côté de moi. Ton odeur. Le parfum te-
nace d’une auto-stoppeuse entre Belfort et Vesoul. Le fou rire de Chan-
tal aux repas de famille. Le gentil concierge de la rue Ste Anne. Les
vapeurs d’urine au fond de l’allée. La cire d’abeille sur le buffet à l’en-
trée. Ton odeur. Le perroquet du 5ème et son air de suffisance. Le vent
du sud un soir d’orage. Mes yeux rouges face au miroir. Ton odeur. La
liberté dans mes veines. La colère d’une petite fille en bas des escaliers.
L’essence de térébenthine du vendredi entre 5 à 7 . Les sièges déglingués
du cinéma d’art et d’essai. Les bulles de champagne à cinq pas d’une
écluse. Ton odeur. Les cerfs-volants du papy d’ Agathe. L’éléphant boi-
teux rencontré en vacances. Le départ de frégates sur un port au prin-
temps. Ton odeur. Les silhouettes un peu sombres au cimetière ce jour-là.
La sonnerie du portable à Vincent. L’imper usé…du surveillant.
MARIE-CAMILLE – Un jour c’était l’hiver
Mamère est entrée dans ma chambre
Mamère s’est assise sur le bord de mon lit
Mamère avait les yeux très rouges
Mamère m’a dit que j’avais un grand frère mais pas vraiment
Qu’il s’appelait Arthur enfin qu’elle aurait bien aimé
Que je lui ressemblais c’est ce qu’elle imaginait
Que je l’aurais adoré
Qu’il m’aurait adoré
Elle m’a dit ça
Sans prévenir
Sans demander la permission
Et puis elle a regardé le vide
Comme pour mieux voir son bébé pas né
Moi elle ne m’a pas regardé
Ensuite elle s’est levée elle est allée pleurer
Longtemps
Trop longtemps
Mamère n’a jamais su parler
Et moi j’emmerde Arthur
M.Camille se cache derrière le banc. GÜR la récupère et l’invite à poursuivre.
MARIE-CAMILLE – Plus tard je lui ai demandé
Lequel de nous elle préférait
Elle n’a rien dit
Elle a pleuré
Encore
Encore plus tard je lui ai demandé
De qui était le bébé pas né
Elle n’a rien dit
N’a pas pleuré
Elle est sortie
Dehors
J’ai tout raconté à mon père
Je pensais qu’il serait tout colère
Mais non même pas
On dirait qu’il savait…déjà
Ma sœur m’a dit laisse les tranquille
C’est leurs affaires
Mais leurs affaires sont nos affaires
Je lui ai dit
Elle est partie
Dans la famille c’est une manie
J’avais quinze ans pas loin de seize
Et j’étais comme une étrangère
Dans ma tête tout s’est mélangé
Enfants parents tout est de travers
Est-ce que ma sœur c’est bien ma sœur
Est-ce que mon père c’est bien mon père
Des questions simples
Mais sans réponse
Ils sont combien tous ses secrets
Ces vérités trop bien cachées
Et sous les lits on trouve de tout
Des jouets cassés et des mots doux
Bonjour madame mais vous êtes qui
Je vous connais pas veuillez sortir de ce placard
Et vous monsieur ne restez pas dans cette armoire
Tiens tiens et si j’ouvrais tous ces tiroirs…
Pour voir
GÜR – Ne rien dire c’est presque mentir
MARIE-CAMILLE
Tout d’un coup je ne sais plus très bien
De qui je suis, qui sont les miens
A l’écran, un masque effrayant.
Et les cauchemars sont apparus
De temps en temps
Puis toutes les nuits
Le même visage
Barré de cicatrices
Celui d’un homme
Qui parfois me parle
Me demande de le suivre
D’aller avec lui quelque part
Dit que de moi il s’occupera
Que je n’ai pas à avoir peur
Et puis j’entends comme un orchestre
Une chanteuse me tourne le dos
Des ailes dépassent de ses épaules
Je ne comprends aucune parole
Sa voix donne envie de pleurer
Devant moi une porte en bois
Quelqu’un frappe dit de tout éteindre
Et tout s’éteint tout disparait
Je roule maintenant dans une forêt
Aucun chauffeur dans la voiture
A côté de moi sur la banquette
Dans une valise entrouverte
La tête de l’homme aux cicatrices
Qui me regarde et me sourit
Soudain un coup de revolver
Un cri un bruit de la poussière
Et je suis face à un miroir
Aucun reflet ne m’apparaît
Je n’ai ni forme ni regard
Ma mère me frôle de son manteau
Plus légère qu’une plume
Je tombe à la renverse
Me brise les os dans le caniveau
Je suis cassée ne respire plus
Un courant d’air me soulève
Je suis à la merci de tout
Merci pour tout
Me dit l’affreux
Et me jette en prison
A peine si je reconnais
Mon père au fond de la cellule
Recroquevillé comme un bébé
Je m’approche et chaque pas
Rend son corps plus petit
Puis une main le saisit et le broie
Dans mon dos ma mère rit
Elle est nue dans les bras de l’homme
Qu’elle appelle son chéri
Je veux partir
Les deux me voit
Je veux courir
Mais ne peut pas
C’est toujours là
Que tout s’arrête
HUGUES*
Dans l’odeur d’antimite
Accrochée aux armoires
Les lettres manuscrites
Collées sous les tiroirs
Y’a des secrets
Dans les trous du plancher
Où l’ennui se morfond
Dans les regards baissés
Qui cachent un double fond
Y’a des secrets
Idiots de secrets
Dans les flaques d’eau noire
Qui s’étalent en douceur
Imbibant les histoires
De pognon ou de cœur
Y’a des secrets
Dans les mouches collées
Sur les ampoules éteintes
Et les mots chuchotés
Qui rampent sous les plinthes
Y’a des secrets
Méchants secrets
Dans la lumière grise
Et le moisi qui ronge
Le carton des valises
Les transforme en éponges
Y’a des secrets
Dans les vieux cancrelats
Écrasés que l’on traîne
Et qui sont toujours là
A bouger leurs antennes
Y’a des secrets
Vilains secrets
Méchants secrets
Idiots de secrets
LE NARRATEUR – Quand le docteur lui avait dit qu’Il était là
Que le doute n’était plus permis
Sur le coup elle n’avait pas entendu
Mot à mot et sur le même ton il avait répété
Elle avait fait celle qui n’avait pas compris
Puis le docteur s’était levé et lui avait sourit
Portez-vous bien lui avait t-il dit
Elle était sortie
Elle s’était assise dans le couloir et elle avait regardé la porte
Cette enfant elle ne savait pas si elle en voulait
Il était arrivé sans prévenir
Sans toquer, sans sonner
Il s’était introduit silencieusement
Sans que jamais elle ne parle de lui
Sans que jamais elle ne l’envisage
Il était sans nom et sans visage
S’il avait besoin d’une mère, cet enfant là
Avait-elle pensé
Il pouvait bien en trouver une ailleurs
Y’en a des qui en veulent
Y’en a des qui en espèrent
Son corps avait dit oui
Sa tête, elle, disait non
GÜR apparaît et tente quelques histoires pour la divertir.
GÜR – C’est l’histoire d’une coquille St Jacques…
MARIE-CAMILLE – Je la connais déjà
GÜR – C’est l’histoire d’un têtard qui était né trop tôt…
MARIE-CAMILLE – Je la connais aussi
GÜR – D’un pigeon citadin qui a perdu sa Ventoline et qui rencontre un
vendeur de gaufres… ?
D’un frelon asiatique qui souffre d’isolement et de manque d’intégration…
?
D’une morille que tout le monde prend pour une truffe depuis qu’elle s’est
mise en tête de reprendre des études d’archéologie par alternance.
Parfois elle y va.
Parfois elle n’y va pas.
Parfois elle y va.
Parfois elle n’y va pas.
Parfois elle y va.
Parfois elle n’y va pas.
HUGUES*
C’est les vacances
Les cœurs s’affolent
Comme des pendules
Elle elle ne pense
Qu’à des bricoles
Et des bidules
On est dimanche
Le temps s’étire
Et se rétracte
Elle fait la planche
Comme un fakir
Pendant l’entracte
Elle sent le vent
Qui coagule
En soulevant
Des molécules
Elle reste cool
Et naturelle
Tandis que coule
Son rimmel. Point finel
GÜR – Piochez un nombre.
MARIE-CAMILLE – 3 1
GÜR – Piochez un mois sur les douze.
MARIE-CAMILLE – Juillet
GÜR – Une année parmi les vingt-cinq qui vous concernent.
MARIE-CAMILLE – 1 996
HUGUES- Le 3 1 juillet 1 996, donc.
MARIE-CAMILLE – Dans la voiture il y a mon père
Seulement mon père
Ma sœur et moi on est derrière
Les arbres défilent, et puis les nuages
J’ai mal au ventre
Je ne pensais pas qu’on pouvait avoir aussi mal au ventre
Et puis un grand bâtiment en face de moi
Des cris, des bruits, encore des cris, encore des bruits
Mon père dit : les filles nous sommes arrivés
Je pense qu’il parle de ma sœur et de moi mais je n’en suis pas sûr
Ma sœur descend je ne bouge pas,
Ma porte s’ouvre, je ferme les yeux
On me dit de descendre
Je descends je suis polie c’est comme ça
On me dit : ce sont tes bagages je dis oui mais je pense non
Mon père m’embrasse même pas rasé
Il remonte dans sa voiture il fait chaud c’est sûr
Parce que la vitre est baissée tout entière
Ma sœur je ne sais pas je ne la vois plus
Mon père sourit il me dit : tu recevras un colis
Un colis ? Pourquoi faire un colis.
Moi je ne veux pas de colis parce que je veux aller dans la voiture
Alors une dame me dit : quinze jours c’est rien
Mais non ce n’est pas rien quinze jours c’est quinze jours et voilà
Ce n’est pas rien c’est beaucoup beaucoup
Ensuite trou noir
Le réfectoire avec les pots à eau et le pain trop mou trois fois par jour
Et la méchante fille aux deux nattes qui me barre la route
Toujours elle m’empêche.
A la brosse à dent, elle m’empêche. A la douche elle m’empêche.
Et mon lit c’est pas mon lit il gratte
Et la nuit les portes claquent
Le dahu et les fantômes et tout ceux qui font peur
Je veux que mon père les batte
J’ai oublié de compter les jours alors c’est fini quand je ne sais pas
Et le colis pas de colis les autres oui mais moi non pas de colis
Seulement des brocolis
La fille aux nattes m’a mis une claque
GÜR – Poursuivez
MARIE-CAMILLE – Une dame a dit Serrez les lits
Faut faire la place A ceux qu’arrivent
Ceux qu’arrivent d’où Ils sont combien Ils sont gentils ?
On ne savait rien
La dame a dit Faut accueillir Et faut sourire C’est vos copains
Oui mais combien ?!
Les voilà presque Activez-vous Z’êtes mous du genou
On est sorti Y’avait la pluie Pas de parapluie
Y viennent en bus La dame a dit
S’ront surement plus Pas assez d’lits
Si je donne le mien je pars aujourd’hui ?
Suffit suffit
La dame a dit
Le bus est là y’en a un tas
Des p’tits des grands des gras des fins
Le chauffeur crie descendez tous
Foutez moi l’camp ou j’en tue un
Pis un pis deux pis trois pis dix
Tout beaux tout neufs
Ça fait du bruit ca gesticule
Les voilà trente et encore plus
Il était là en plein milieu
On aurait dit un arc en ciel
Mon cœur m’a dit
C’est sûr c’est Lui
Vas-y ma belle…
HUGUES chausse le masque d’un jeune garçon.
GÜR – Vous vous êtes fait emberlificoté le cœur, Marie-Bonheur
MARIE-CAMILLE – à GÜR – Pas fait exprès
Je ne savais pas ce que ça faisait
GÜR – Alors, c’est Lui ?
MARIE-CAMILLE – Ca y ressemble.
GÜR – Lui ou pas Lui ?
MARIE-CAMILLE – On dirait bien…oui. Est-ce qu’il me voit ? C’est très gê-
nant.
GÜR – C’est un souvenir, Marie-Pupille.
MARIE-CAMILLE – Je ne comprends pas…Il est en faux ou bien en vrai ?
GÜR – C’est Vous qui le dites c’est Lui qui y est
MARIE-CAMILLE – Comment vous dites ?
GÜR – Jamais deux fois.
MARIE-CAMILLE – Il n’a pas changé c’est incroyable.
GÜR – Que vous croyez.
MARIE-CAMILLE – Vous dites ?
GÜR – Ce qui vous est donné de voir, ce qui vous est donné d’entendre ici, n’est
peut-être que pure affabulation, vérité bistournée, tarabiscotée, tire-bouchonnée.
Le souvenir s’arrange, savez-vous. Il rend beau ce qui était laid, laid ce qui était
beau, plus beau encore ce qui l’était déjà… Il s’invite quand et comme bon lui
semble. Il encombre les couloirs de la mémoire, de ses reflets tantôt concaves tan-
tôt convexes. Il défie les lois, et de l’apesanteur, et du défilement du temps. Regar-
dez-le encore. Pensez-vous vraiment qu’Il était le même ?
MARIE-CAMILLE – De lui, je suis amoureuse toute une semaine, – disparition du
jeune garçon – mais je ne dis rien je fais semblant j’attends mon heure, je sens que
tout est possible. Enfin, je me dis que rien n’est impossible, oui, c’est plutôt comme
ça que je me dis les choses. C’est le soir de la boom fin de la colo j’ai une boule
qui a poussé dans mon ventre je ne le reverrai plus, il partira je partirai, et pas du
même côté. Le temps je veux qu’il s’arrête, je veux m’accrocher à lui, j’ai besoin
qu’il sache que je suis la plus amoureuse de toutes les amoureuses. J’ai besoin qu’il
me rende heureuse, juste un peu, pour arrêter de penser, pour être sûre, pour ne
plus être seule. J’ai besoin qu’au moins une fois il me voit…et qu’il dise mon pré-
nom.
Ça n’arrivera pas. Pas plus qu’hier.
GÜR – Pas plus qu’hier…Marie-Misère
HUGUES*
Maintenant tu le vois de dos
Qui s’en va triste et vertical
Un peu serré dans son manteau
Vers le véhicule en métal
De son père venu le chercher
Alors que toi t’attends encore
Toi qui n’as pas osé parler
Tu n’as rien dit, cette fois c’est mort
MARIE-CAMILLE – Est-ce qu’on a pleinement conscience de vivre ses
plus belles années ? Ou est-ce que c’est lorsqu’elles sont loin derrière
qu’on les reconnaît enfin ?
GÜR – Le présent ne veut pas de vous, Marie Béquille ? Ou est-ce vous
qui ne voulez pas de lui ? Que cherchez-vous ? A sombrer dans les pro-
fondeurs de votre Histoire, Marie Miroir ? A creuser en vous si loin que
vous perdiez haleine. Marie-Madeleine. Et que jamais vous ne retrou-
viez la surface. Marie-Grimace. Que cherchez-vous ?
MARIE-CAMILLE – Je veux savoir où ma place qu’est-ce qui ne va pas
chez moi qu’est-ce que je fais de ce qui m’arrive. Pourquoi ça m’arrive
? Pourquoi je ne sais pas ce que je veux ? Pourquoi c’est pas facile ?
Pourquoi je ne décide de rien ? Pourquoi j’ai l’impression que tout le
monde va bien et pas moi ? Pourquoi ? Pourquoi vous n’êtes pas encore
sorti de ma tête ? Pourquoi j’ai besoin de vous tout le temps ? Pourquoi
je ne sais pas grandir ?
GÜR – Il suffit de dire…disparaissez. Quoi de plus simple. Dites-le.
MARIE-CAMILLE – Disparaissez
GÜR – Pas question. Vous, disparaissez. – Il s’assied près d’elle – Chute et
rechute sont sur un bateau, chute tombe à l’eau…qui reste-t-il ?
HUGUES, souffle à MARIE-CAMILLE – Rechute.
GÜR – Je vous l’a fait à l’envers. Rechute et chute sont sur un bateau, le
même bateau que précédemment, cette fois c’est rechute qui tombe à
l’eau, qui reste-t-il ?
HUGUES, qui souffle la réponse – Chute.
GÜR – Et bien à leur place, je changerais de moyen de locomotion. Pas
vous ?
MARIE-CAMILLE – Ce n’est pas la réponse que j’attendais
GÜR – Arrêtez d’attendre. Vous êtes navrante. A la moindre contrariété,
vous débloquez.
A HUGUESNous l’avons connu plus combattive. Souvenez-vous de cette
fois où…
HUGUES- Je valide.
GÜR – Il valide. Et cette autre fois où…
HUGUES– Je valide encore.
GÜR – Vous vivez dans un trop grand désordre onirique, Marie-Panique
LE NARRATEUR – Depuis combien de temps était-elle assise ici
Face à elle-même, elle n’aurait su le dire.
Elle n’avait ni faim, ni froid, ni chaud, ni soif.
Et bien que la nuit enveloppait le décor
Elle en distinguait précisément ses contours, ses ombres et ses reliefs
D’étranges mélodies papillonnaient autour d’elle
Mais aucune ne l’effrayait
Aucune ne l’effrayait car elle n’avait plus peur
Peut-être était-ce l’effet du vent marin, peut-être les mouvements de quelques
nuages épars, peut-être le reflet scintillant de l’eau
Ou peut-être quelque chose qui ne lui apparaissait pas encore
Elle se sentait hors des saisons, hors du temps
Porté dans un espace entre la veille et le sommeil
Elle comprenait maintenant la saveur du voyage
Elle comprenait maintenant que trouver, c’est se retrouver
Et que pour apparaître il faut s’apprivoiser
Elle était donc arrivée à l’heure à son premier rendez-vous
MARIE-CAMILLE s’avance vers son vélo et s’apprête à partir.
MARIE-CAMILLE – Disparaissez !!
Noir